C’est une bien curieuse proposition que reçoit le jeune Tchaïkovski en 1876 : celle d’une baronne, Nadejda von Meck, qui, en échange d’une correspondance épistolaire avec elle, est prête à verser au compositeur une rente annuelle de 6000 roubles. Une condition étonnante doit toutefois être respectée pour sceller l’accord.
C’était au début une simple lettre d’admiration qu’avait adressé la baronne von Mecke au jeune Tchaïkovski, doublée d’une lettre de commande : une marche funéraire en l’honneur de feu M. le baron, un dénommé Karl von Meck, suivie de quelques arrangements pour violon et piano destinés à ses enfants. Par cet échange, Nadejda von Meck, une veuve respectable, voyait en la personne de Tchaïkovski le moyen de mettre en mot son amour pour la musique. Un amour si intense qu’un souffle charnel semble animer sa plume : « J’aime la musique passionnément ; je ne me refuse pas ce plaisir, mais je n’y ajoute jamais aucune signification. J’en tire un plaisir purement physique… » confie-t-elle dans ses écrits.
« Mais Mme von Meck est timide, un peu sourde, elle n’est ni belle ni même féminine ; à quarante-cinq ans elle se sent presque vieille, alors qu’à trente-six le compositeur est encore un jeune homme. » écrit Vladimir Volkoff dans Tchaïkovski. Ce qui pourrait expliquer chez la baronne cette volonté de vouloir rester anonyme, ou, du moins, la plus discrète possible aux yeux du compositeur. Elle interdisait ainsi tout contact physique avec lui. Seuls les écrits pourront faire office de rencontre ! Et en échange de cette correspondance : la promesse d’une rente annuelle de 6000 roubles.
Une rente annuelle qui sort Tchaïkovski de ses difficultés financières
Pour Tchaïkovski, cette proposition arrive à point nommé. Cette rente annuelle pourrait lui permettre de se sortir d’une situation financière relativement précaire et de pouvoir ainsi composer à sa guise sans avoir à se soucier des lendemains. Une démarche certes intéressée, mais qui n’exclue pas de sa part une gratitude qu’il manifeste grandement auprès de sa bienfaitrice : « Vous m’avez été d’une grande aide, très chère Nadejda Filaretovna : grâce à vous je peux enfin commencer à mener une existence plus tranquille, ce qui sera sûrement de bon augure pour mes activités musicales. » peut-on lire dans une lettre du compositeur adressée à la baronne, le 3 mai 1877.
Une vie nouvelle dont il lui sera reconnaissant dès le début, ayant pris soin de dédier sa Symphonie n° 4 à son « meilleur ami » – comprenez : Nadejda von Meck. Ainsi s’ouvre pour Tchaïkovski un nouveau chapitre : celui des voyages et de la création, et d’une correspondance avec la baronne qui comportera plus d’un millier de lettres ! Mais jamais de contact, même lorsqu’il s’agira de marier la nièce du compositeur, Anna Davydova … à l’un des fils de la baronne en 1884 !
Une relation de 14 ans qui se termine mal
Il faudra attendre quatorze années pour que cette correspondance prenne fin, lorsqu’en 1890, la baronne décide d’arrêter l’envoi d’une rente annuelle à Tchaïkovski, reprochant notamment au compositeur d’avoir eu un comportement intéressé et particulièrement exigeant en matière de versements. Ce dont Tchaïkovski se défend dans une lettre adressée à la baronne le 22 septembre de la même année :
« Les derniers mots de votre lettre m’ont quelque peu offensé, mais je pense que vous ne pouvez pas admettre sérieusement ce que vous écrivez. Pensez-vous vraiment que je sois capable de me souvenir de vous seulement lorsque j’avais besoin de votre argent ? Puis-je vraiment oublier, ne serait-ce qu’un seul instant, tout ce que vous avez fait pour moi et tout ce que je vous dois ? […] Non, mon cher ami, soyez assuré que je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier souffle et que je vous bénirai pour tout ce que vous m’avez apporté. »
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Clément Serrano
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