L’enquête sur la mort de Marilyn Monroe a conclu au suicide. Conclusion plausible, en apparence : Marilyn avait souffert de crises répétées, elle prenait beaucoup de médicaments, elle était fragile. Mais c’est précisément là le problème. Son passé rendait ce suicide facile à croire — peut-être trop facile. Et ce suicide avait peut-être été, d’une certaine façon, facilité ?
Ce jour du 4 août 1962, la gouvernante de Marilyn Monroe, Eunice Murray, est restée pour la nuit. Ce n’était pas prévu : il avait même été décidé qu’elle quitterait définitivement son service. C’est Ralph Greenson, le psychiatre de la star, qui lui demande pourtant de ne pas quitter la maison.
Eunice Murray raconte s’être réveillée vers 3 heures du matin. En passant près de la chambre de Marilyn, elle aperçoit de la lumière sous la porte. Elle frappe. Pas de réponse. Elle essaie d’entrer, mais la porte est fermée. L’inquiétude monte. Elle sort dans la cour, fait le tour de la maison pour regarder par la fenêtre de la chambre — et voit Marilyn allongée sur son lit, le visage contre le matelas, immobile.

Eunice appelle aussitôt Ralph Greenson, qui habite à proximité et arrive en quelques minutes. Il grimpe jusqu’à la fenêtre, brise une vitre, entre dans la chambre. Marilyn est étendue sur son lit, inanimée.
Marilyn Monroe vient de mourir dans le silence de cette nuit étrange. Elle avait 36 ans. Greenson se retourne vers la gouvernante et prononce ces mots : « Nous l’avons perdue. » On appelle le médecin, puis la police. Le corps est officiellement découvert dans la nuit du 4 au 5 août 1962. L’enquête conclura à une mort par absorption massive de barbituriques — autrement dit, à un suicide. Telle est la thèse officielle.
La mort de Marilyn et les failles du récit officiel
Très vite, cependant, on se rend compte que cette version n’est pas toujours crédible. Les horaires ne correspondent pas, les appels sont suspects, le rôle des témoins est troublant, l’histoire de la lumière sous la porte pose problème, et le délai avant l’arrivée de la police reste inexpliqué. Les pièces du puzzle ne s’emboîtent pas.
La lumière sous la porte. Sur le sol de la chambre se trouve une moquette très épaisse. Tous les essais effectués par la suite l’ont démontré : il est impossible de voir de la lumière filtrer sous cette porte. Confrontée à cette réalité, Eunice Murray a modifié sa version : « Ce n’est pas la lumière que j’ai vue, c’est le fil du téléphone glissé sous la porte. » Cette rétractation fragilise considérablement le témoignage d’une femme sur laquelle les doutes s’accumulent déjà.
La porte fermée. On raconte que Marilyn s’était enfermée dans sa chambre. Or plusieurs témoignages indiquent que la porte n’avait pas de clé. Comment s’enfermer derrière une porte sans clé ? Pourquoi Greenson aurait-il été contraint de casser une vitre pour entrer ? Cette mise en scène théâtrale n’a pas d’explication satisfaisante.
La piste Kennedy. Lorsqu’une superstar mondiale disparaît dans des circonstances troubles, les théories fleurissent. La mort de Marilyn a naturellement attiré les soupçons, notamment autour de sa relation avec les frères Kennedy. Marilyn a bien entretenu une liaison avec John Fitzgerald Kennedy, alors président des États-Unis, et a été très proche de son frère Robert. De là est née une thèse spectaculaire : Marilyn aurait été éliminée parce qu’elle en savait trop sur des secrets d’État.
C’est une histoire séduisante — une actrice fragile, le président américain, une liaison embarrassante, une mort organisée. Mais cette thèse repose sur le parfum du scandale, non sur des preuves concrètes. Elle fascine parce qu’elle mêle Hollywood et la Maison-Blanche, le sexe et le pouvoir — mais elle explique mal les faits concrets de cette nuit-là : les témoins, les horaires, les appels, l’arrivée tardive de la police.
L’hypothèse de la Fox : Marilyn Monroe dérangeait le studio
Pour comprendre la piste la plus troublante, il faut revenir à ce que Marilyn représentait pour la Fox.
Elle n’était pas seulement une actrice : elle était un contrat, une fortune, mais aussi un problème. Le tournage de Something’s Got to Give avait tourné au désastre. Le studio l’avait renvoyée, puis envisageait de la reprendre. Pendant ce temps, Marilyn parlait de plus en plus — interviews, reportages photos. Si l’on cherche à qui profite le crime, la réponse s’impose : la mort de Marilyn fige son image dans le récit d’une femme ingérable, détruite par elle-même — exactement le portrait qu’alimentaient depuis longtemps les avocats du studio.
L’un des éléments les plus troublants concerne le dernier appel important de la soirée, celui du producteur Peter Lawford, qui tente de convaincre Marilyn de venir chez lui. Au téléphone, il l’entend faiblir, puis la communication s’interrompt. Il rappelle — pas de réponse. Il joint alors Eunice Murray, qui finit par décrocher, affirme avoir vérifié, assure que Marilyn va très bien, et raccroche. Si la chronologie avancée est exacte, Marilyn était peut-être déjà morte à ce moment-là.
Des documents de Marilyn Monroe ont disparu et des médicaments ont été déplacés
C’est ici que naît une hypothèse nettement plus dérangeante : Eunice Murray aurait pu découvrir le corps bien avant 3 heures du matin. Elle aurait appelé Greenson, qui serait arrivé. Et avant même de prévenir la police, certains auraient alerté la Fox — directement ou indirectement. Le grand studio aurait alors pu faire le ménage : inspecter la maison, la débarrasser de tout ce qui pouvait constituer des éléments embarrassants. On évoque notamment la disparition des boîtes de barbituriques que son médecin l’autorisait à retirer en pharmacie — 772 boîtes acquises en l’espace de trois mois. On évoque aussi des documents disparus, des pochettes vides, des médicaments déplacés ou retirés.
Rien de tout cela ne permet d’établir des certitudes. Mais cela expliquerait pourquoi un certain nombre de personnes semblaient informées de la mort de Marilyn bien avant l’heure officielle de la découverte par la police. Un voisin affirme même avoir vu, avant l’arrivée des forces de l’ordre, de nombreuses voitures dans la rue — comme si la maison était déjà devenue le centre d’une opération.
La gouvernante de Marilyn fait une lessive quand les enquêteurs arrivent
Il faut se représenter ce qu’est la Fox à cette époque. Un grand studio hollywoodien, à l’âge d’or du cinéma américain, c’est bien plus qu’une entreprise qui produit des films : c’est une machine à fabriquer des carrières, à protéger des réputations, à étouffer des scandales, à imposer des versions. Une sorte d’État dans l’État, capable de faire et défaire une existence publique. Marilyn avait compris à qui elle s’attaquait. Depuis des années, elle cherchait à échapper à ce que d’autres décidaient de raconter à sa place.
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Dans cette hypothèse, la Fox n’aurait pas organisé un assassinat. Mais elle aurait peut-être laissé Marilyn s’enfoncer dans sa dépendance aux barbituriques, en entretenant celle-ci grâce à un médecin complaisant — Greenson — multipliant les prescriptions. Un accident est vite arrivé dans de telles circonstances.
Et quand la police est finalement arrivée, la maison n’était plus du tout dans l’état où elle devait se trouver au moment de la mort de Marilyn. Les enquêteurs ont trouvé Eunice Murray en train de faire la lessive. Si c’est vrai, c’est proprement incompréhensible : que pouvait-il y avoir à laver, en plein milieu de la nuit, alors que la gouvernante venait de découvrir le corps inanimé de sa patronne ?
Voilà ce qu’on peut dire, à ce stade, d’une affaire qui demeure, soixante ans après les faits, profondément trouble.
Franck Ferrand
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