L’affaire Petlioura : un ancien président ukrainien assassiné à Paris dans des circonstances troubles

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En mai 1926 à Paris, l’ancien président ukrainien Symon Petlioura est assassiné en pleine rue par un compatriote qui dit vouloir venger les victimes des pogroms. Un procès retentissant aboutira à une conclusion inattendue.

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Le 25 mai 1926, dans le quartier de Saint-Michel à Paris, un homme élégant, âgé de 47 ans, sort d’un restaurant très célèbre, le Bouillon Racine. Il s’arrête devant l’étal de la librairie Gibert quand, derrière lui, un homme en tenue d’ouvrier l’interpelle et crie : « Petlioura ! ». Ils échangent quelques mots. L’ouvrier brandit alors un revolver et tire cinq coups. La victime s’effondre.

Symon Petlioura en 1919 / Wikimedia commons

L’assassin se laisse arrêter et conduire au commissariat de l’Odéon, pendant que l’homme abattu est identifié : il s’agit de Symon Petlioura, président de l’éphémère République ukrainienne, entre février 1919 et octobre 1920. Il sera enterré au cimetière du Montparnasse, où se trouve encore sa tombe aujourd’hui. L’affaire est racontée en détail dans Le Dossier Petlioura de Gilles Antonowicz publié aux éditions du Rocher.

L’ex-président ukrainien Petlioura vivait en exil à Paris

Petlioura est un social-démocrate. La jeune République ukrainienne se battait alors à la fois contre l’armée blanche tsariste et contre l’Armée rouge bolchevique, qui avait l’intention de l’envahir. Les républicains, puis les Blancs, ont été vaincus par les Rouges. L’Ukraine a alors été intégrée à l’Union soviétique, dès 1922, dans un système déjà dominé par Staline. Petlioura a dû partir en exil. Voilà pourquoi il se trouvait à Paris.

Au commissariat de l’Odéon, le meurtrier décline son identité : Sholem Schwartzbard, horloger à Ménilmontant. Né en Bessarabie, il a été naturalisé français quelques mois plus tôt. Il dit avoir tiré sur Petlioura parce que l’ancien président ukrainien avait ordonné des pogroms contre les Juifs d’Ukraine.

La piste soviétique est rapidement abandonnée

Le juge d’instruction qui examine l’affaire relève plusieurs incohérences. Il se fait une idée plus précise de l’affaire. En passant en revue les fréquentations de Schwarzbard, il découvre qu’il est membre d’une association ukrainienne subventionnée par la République socialiste soviétique d’Ukraine, autrement dit directement par Moscou. Plusieurs témoins assurent aussi qu’il fréquentait un Russe, Volodine, qui pourrait être un agent soviétique.

Le juge ne parvient pourtant pas à démontrer que Volodine aurait pu inciter Schwarzbard à tuer Petlioura. Il clôt son instruction et ne creuse pas la piste soviétique.

Schwarzbard est donc renvoyé devant la cour d’assises de la Seine tout seul. On considère que c’est l’acte non d’un fanatique isolé. En attendant, il encourt la peine de mort.

Petlioura accusé d’antisémitisme

Lors du procès, plutôt que de lui chercher des circonstances atténuantes, son avocat Maître Torres – un ténor du barreau – vise l’acquittement pur et simple. Il présente Schwarzbard comme la victime, et Petlioura comme le coupable de la mort de centaines de milliers de Juifs.

Torres a même fait le voyage jusqu’en Ukraine, à la recherche d’un ordre écrit de Petlioura qui aurait ordonné les massacres. Il n’a rien trouvé de tel.

Vient alors le moment des plaidoiries finales. « Pour l’accusation, Schwarzbard a bel et bien été le bras armé des Soviétiques. La vengeance des pogroms est un faux mobile. Le vrai mobile, c’est que Staline a voulu liquider le chef potentiel d’une Ukraine libre. Et l’assassinat de Petlioura, d’ailleurs, a eu lieu treize jours après le retour au pouvoir, en Pologne, d’un Premier ministre hostile à l’URSS » écrit Gilles Antonowicz.

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Cette lecture paraît très probable, tant l’ombre de Moscou plane sur cette affaire. Mais l’avocat général ne requiert pas la peine de mort. Il suggère même aux jurés de répondre non à un certain nombre de questions, afin qu’ils puissent déclarer l’accusé coupable sans l’envoyer à l’échafaud.

Maître Torres, pour la défense, plaide quant à lui que Petlioura était responsable des pogroms et que son assassinat était justifié.

Dans la salle, des applaudissements éclatent. L’audience s’achève. Les jurés se retirent, puis reviennent une demi-heure plus tard à peine. Autant dire que les délibérations ont été extraordinairement courtes. Comme cela arrivait parfois à l’époque de la peine de mort, ils n’ont pas envie d’envoyer cet homme à la guillotine, ni même au bagne ou en prison. Ils acquittent Schwarzbard. Celui-ci émigre aux États-Unis, puis en Afrique du Sud. Il a tenté de s’installer en Palestine, mais son visa a été refusé par les Britanniques.

Franck Ferrand

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