En 1846, Clara Schumann note dans son journal une sentence qui claque comme une gifle : « Naturellement, cela reste toujours un travail de femme, auquel la force fait défaut et parfois l’invention. » Tout est là : le génie, l’épuisement, et l’intimidation sociale. Derrière la virtuose célébrée comme Chopin ou Liszt, se cache une artiste qui doute, s’excuse presque d’exister, et finit par sacrifier la composition pour survivre, au mariage, à la maternité, et à l’ombre d’un mythe nommé Robert Schumann.
La scène n’a rien d’un triomphe au Gewandhaus de Leipzig. Pas de bouquets, pas de rappels. Juste une page de journal, datée de 1846, et une compositrice qui vient d’achever l’une de ses œuvres les plus accomplies, le Trio pour piano, violon et violoncelle op. 17. Au lieu de célébrer l’exploit, Clara Schumann s’inflige une critique cinglante : ce serait un « travail de femme », donc forcément diminué. Cette phrase devient un pivot : elle révèle moins la valeur de la musique que la violence d’un siècle où l’artiste féminine doit d’abord s’excuser d’être artiste.
Car Clara sait ce que la musique lui procure. Elle l’écrit aussi : « Il n’est rien que je place au-dessus de la joie de produire. » Elle parle même de ces heures où l’on « ne respire plus qu’en des sons ». Et pourtant, la confiance ne suit pas. Pire : les préjugés ambiants finissent par s’installer à l’intérieur. En 1839, Clara tranche : « Une femme ne doit pas prétendre composer. Aucune n’a encore pu le faire. » La musicologue Janina Klassen y voit la mesure exacte de « l’intimidation sociale » : un talent immense, freiné non par manque d’idées, mais par excès de barrières.
Clara Schumann : un destin de pianiste décidé avant sa naissance
À l’origine de la prodige, il y a un père : Friedrich Wieck, professeur de piano, stratège pédagogique, et metteur en scène d’un destin. Avant même la naissance de Clara (13 septembre 1819), il a décidé qu’elle serait une grande pianiste. Son programme est radical pour l’époque : pas de tâches domestiques, pas de mondanités inutiles, une discipline physique et mentale réglée comme une horloge.
Clara racontera plus tard, dans une lettre de 1882, une enfance sans bals, avec des promenades quotidiennes « pour fortifier les nerfs », et des horaires stricts : arrachée à toute société à 22 heures, ramenée à la maison. Deux heures de piano par jour dans l’enfance, trois ensuite. Une éducation jugée cruelle par certains, mais que Clara défend : ces « prétendues cruautés » lui ont donné une armure. Résultat : à 11 ans, premier concert public au Gewandhaus de Leipzig, critique enthousiaste, carrière lancée.
Robert Schumann : du « plus ancien amour » au mariage par voie de justice
La rencontre avec Robert Schumann a lieu en 1827, année de la mort de Beethoven. Clara a 8 ans et demi, Robert approche 18. Deux Saxons aux cheveux clairs, au regard perdu, comme absents au monde. L’étrangeté magnétique de ce duo frappe : dix ans d’écart, un gouffre culturel, et pourtant une reconnaissance immédiate.
En 1835, après la création du concerto pour piano en la mineur de Clara (dirigé par Mendelssohn), Robert lui vole un baiser et lâche une phrase de roman : « Tu es mon plus ancien amour. » Le problème porte un nom : Wieck. Le père refuse le mariage, invoque l’argent, et lance une formule assassine : « Pouvez-vous imaginer ma Clara poussant un landau ? » L’ironie est mordante : l’homme qui a soustrait sa fille aux tâches ménagères redoute qu’un mariage ne la renvoie à la domesticité. Le couple finit par obtenir gain de cause au tribunal en septembre 1840.
Clara Schumann, veuve à 36 ans et un ami fidèle du nom de Johannes Brahms
La suite ressemble à un engrenage. Clara devient mère de huit enfants (quatre filles, quatre garçons) et subit deux fausses couches entre 1841 et 1854. Robert, lui, ne veut pas limiter les grossesses : « Les enfants sont une bénédiction. » La conséquence est brutale : la composition recule, la carrière d’interprète devient un refuge et une nécessité.
Après la tentative de suicide de Robert en 1854, puis sa mort en 1856, Clara n’a que 36 ans. Elle refuse l’aide financière, reprend les concerts, et se donne une mission : défendre une musique plus ambitieuse, lutter contre le déclin du goût, publier les lettres de jeunesse de Schumann, et participer avec Johannes Brahms à l’édition monumentale chez Breitkopf & Härtel. Brahms, ami fidèle, reçoit même la dédicace de la dernière composition de Clara, une romance en si mineur, à Noël 1856.
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Clara enseignera aussi, à partir de 1878, au Conservatoire près de Francfort. Son dernier concert a lieu en mars 1891. À sa mort en 1896, elle rejoint Robert à Bonn. Sur le monument, son nom n’est pas gravé sous celui de Schumann. Une phrase résume cette disparition organisée : « Il ne peut y avoir deux pierres sur une seule tombe. » Reste le paradoxe : effacée dans la pierre, Clara Schumann demeure, dans la musique, impossible à effacer.
Franck Ferrand
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