Les pompiers ont continué leur lutte hier contre de multiples incendies près de Carcassonne, dans l’Aude, où le feu est désormais fixé. Pauline Vilain-Carlotti, géographe, spécialiste de la gestion sociale de l’environnement, auteure de L’épreuve du feu, habiter autrement la terre aux éditions Flammarion, était l’invitée de la matinale de Radio Classique ce lundi. Elle revient sur la nécessité d’adapter nos territoires aux incendies, afin d’appréhender les feux comme des outils et non pas comme des dangers
La France est-elle désormais soumise à des mégafeux ?
PAULINE VILAIN-CARLOTTI : L’incendie en Gironde a beaucoup mobilisé les esprits en raison de sa très grande ampleur, puisqu’il y a 42 000 hectares qui ont brûlé. On a immédiatement employé le terme de « mégafeu », comme on le fait ces dernières années pour à peu près tout incendie dépassant 1 000 hectares.
Ce terme a émergé dans la littérature scientifique à l’aube des années 2000. Son créateur, Linley, l’a d’abord défini strictement en termes de superficie, avec un seuil fixé à plus de 10 000 hectares, ce qui ne s’applique pas à la majorité des incendies en France.
« L’incendie en Gironde est un incendie convectif » explique Pauline Vilain-Carlotti
Le terme est plutôt utilisé pour de très grands incendies qu’on trouve en Amérique du Nord, notamment dans des parcs naturels aux superficies considérables, qu’on laisse brûler faute de pouvoir les gérer et parce qu’il n’y a pas d’enjeux humains ou matériels à proximité.
C’est ce qu’on appelle le let it burn nord-américain, qui conduit à plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’hectares brûlés. On ne retrouve pas cette situation en Europe méditerranéenne, et encore moins en France.
Même si l’incendie en Gironde nous rappelle celui de 1949, ce n’est pas un méga feu. En plus, ce terme ne dit pas grand-chose sur la nature du feu et se limite à une logique de superficie floue et non fixée.
Pauline Vilain-Carlotti : « 90% des incendies sont d’origine humaine »
L’incendie en Gironde est un incendie convectif. C’est un feu qui, du fait des conditions météorologiques et de la continuité d’un matériau combustible disponible, s’autonomise, crée sa propre météo, son propre vent, et devient ingérable pour les services de secours.
Il n’est plus guidé par le vent extérieur mais il suit ses propres directions, très mouvantes, qui exigent une constante adaptation.
Dans votre livre, dans une section intitulée « Notre part de responsabilité », vous écrivez que « nous ne supprimerons pas les incendies de forêt » et « qu’il faudra composer avec le feu ». Mais comment ?
P.V-C. : Déjà, puisqu’il est question de responsabilité : 90 % des incendies sont d’origine humaine.
Cela signifie qu’en faisant des efforts, on peut diminuer très largement la part d’éclosion des incendies et arriver à un seuil beaucoup plus réduit, même si on ne récupèrera sans doute pas les 10 % strictement naturels.
La marge de progression est énorme, en adaptant nos pratiques et en limitant notre négligence coupable.
« Il faut réapprendre à voir le feu comme un outil » soutient Pauline Vilain-Carlotti
Vivre avec le feu, ça signifie aussi reconsidérer le feu comme un élément ambivalent : pas systématiquement négatif, mais pouvant être positif dans la gestion de l’environnement et des territoires.
Il faut réapprendre à voir le feu comme un outil, comme c’était le cas dans les époques plus anciennes : les territoires agropastoraux d’autrefois l’utilisaient pour entretenir les paysages. Cette pratique est revenue sous des formes plus techniques : les incendies en Gironde ont notamment été gérés avec l’aide du feu tactique utilisé par les pompiers.
La Californie a fixé des objectifs de brûlage dirigé pour entretenir les forêts
Il faut donc changer notre regard sur le feu, reconsidérer notre responsabilité dans la production de vulnérabilités et voir dans le feu un allié possible pour limiter les grands incendies et gérer les territoires.
Y a-t-il un ou plusieurs pays dont nous pourrions nous inspirer ?
P.V-C. : Je ne connais pas de pays dont on puisse s’inspirer globalement, mais il existe des initiatives locales intéressantes.
Sur l’usage du feu, les États-Unis, et la Californie en particulier, ont désormais fixé des objectifs de brûlage dirigé de très grande envergure pour entretenir les forêts, gérer les lisières et limiter la propagation des grands feux, ainsi que la mortalité des arbres causée par des incendies très intenses.
Pauline Vilain-Carlotti : « Le brûlage dirigé est une véritable manière de gérer les forês »
Avec une grande disponibilité en combustible, ces grands incendies ont une capacité de destruction bien supérieure à celle d’incendies de moindre envergure.
Le brûlage dirigé devient ainsi une véritable manière de gérer les forêts et les territoires, et donc d’utiliser le feu pour son potentiel d’outil.
Il y a aussi des exemples plus localisés : de mes travaux en Corse et en Sardaigne, je me souviens notamment de la commune de Sindia, en Sardaigne, qui a fait école sur une nouvelle forme de gouvernance du territoire face au feu.
Le brûlage dirigé est issu d’anciennes techniques rurales agropastorales
Elle a mis en place une alliance entre les services gestionnaires et les acteurs locaux, les éleveurs notamment, en reconnaissant le pouvoir du feu comme outil d’entretien de l’espace, en acceptant son rôle traditionnel d’entretien du paysage et sa capacité à façonner des lisières et des pare-feux. On est sur un territoire plus collaboratif autour du feu, pour créer du commun et limiter la vulnérabilité.
Vous avez parlé de brûlage dirigé, est-ce un concept, ou une pratique déjà concrète ?
P.V-C. : C’est une pratique, et un terme fixé. On parle de brûlage dirigé en France, de prescribed fire aux États-Unis. C’est un feu prescrit et géré par des experts.
C’est en quelque sorte une forme d’appropriation culturelle car ça correspond à la récupération d’anciennes techniques rurales agropastorales de brûlage, qui se sont aujourd’hui professionnalisées et s’enseignent, en France comme à l’international.
« L’incendie de forêt est traité strictement dans une gestion de risque » explique Pauline Vilain-Carlotti
La pratique demande bien plus qu’un simple allumage : elle requiert de bonnes connaissances territoriales sur le comportement du feu, pour orienter les mises à feu, gérer la propagation et s’assurer que le feu reste circonscrit dans son rôle d’outil.
C’est l’idée du feu comme mauvais maître mais bon serviteur. Le brûlage dirigé est aujourd’hui très répandu en Europe méditerranéenne et aux États-Unis.
Vous écrivez que l’incendie est un « impensé de l’urbanisme », que les dispositifs réglementaires sont restreints, vous citez notamment l’OLD, l’obligation légale de débroussaillement, qui « structure l’intégralité de l’approche préventive du risque en France » mais que vous qualifiez de « dispositif aussi intéressant qu’inopérant ». Pourquoi ?
P.V-C. : Les choses commencent légèrement à évoluer dans le discours, mais l’incendie de forêt est traité non pas dans une logique de gestion du risque, mais strictement de gestion de crise.
« L’OLD n’a pas été pensé à l’échelle du territoire » déplore Pauline Vilain-Carlotti
On ne parle du risque que pendant la saison estivale, uniquement sous l’angle de l’aléa, le feu, en comptabilisant les pompiers et l’efficacité des Canadairs. Il n’y a pas de réelle réflexion territoriale derrière, on ne le pense pas en amont.
Les dispositifs de prévention qui existent aujourd’hui sont principalement régis par le code forestier, et il manque une intégration à l’urbanisme et aux documents de planification pour gérer les territoires habités et limiter la constructibilité.
L’OLD sert à réduire la charge combustible des territoires et elle impose de débroussailler sur un périmètre défini par arrêté préfectoral, généralement 50 à 100 mètres autour d’une habitation.
Il y a 287 plans de prévention des risques d’incendie de forêt en France
Cependant, c’est une réglementation strictement individuelle qui s’applique au propriétaire occupant, sans être pensée collectivement à l’échelle du territoire. Or, le feu ne s’arrête pas à la parcelle.
Le principe est pourtant bon : dans le triangle du feu, on supprime le combustible pour limiter la progression. Mais on a traité l’OLD comme un pur problème de géométrie, alors que ce sont des propriétés, avec des relations sociales et de voisinage derrière.
L’OLD vous impose de débroussailler aussi chez votre voisin, mais que faire quand il est absent, que c’est une résidence secondaire, qu’il est réfractaire ou refuse l’accès ? Ces questions n’ont pas été pensées.
S’y ajoute un problème de mise en œuvre, puisque cela représente un coût humain ou financier. Par ailleurs, dans les régions méditerranéennes, les propriétaires absents sont nombreux, ce qui limite encore la mise en œuvre.
« Les PPR permettent de limiter la prolifération des interfaces habitat-forêt » explique Pauline Vilain-Carlotti
Ensuite, il manque une vraie pédagogie sur comment et quand réaliser ces débroussaillements : à quelle période de l’année, est-ce que ça implique de supprimer la totalité de la végétation ? Le défaut principal de l’OLD reste son caractère strictement individuel, faute d’avoir été mutualisé à l’échelle des quartiers ou des territoires.
Vous évoquez également les PPRIF, les plans de prévention des risques d’incendie de forêt. Qu’est-ce que c’est concrètement ?
P.V-C. : Le plan de prévention des risques est un dispositif opposable à l’urbanisme, qui existe depuis les années 1990, et qui permet de définir un zonage à l’échelle de la commune pour limiter ou encadrer la constructibilité.
Aujourd’hui, on compte 287 plans de prévention des risques d’incendie de forêt, parmi lesquels certains sont effectifs et opposables à l’urbanisme tandis que d’autres sont seulement prescrits et n’ont pas encore de réalité concrète sur les territoires.
Pauline Vilain-Carlotti : « On ne peut pas penser l’incendie tout seul »
Ces PPR permettent, par ce zonage, de déclarer certaines zones non constructibles, limitant ainsi la prolifération des interfaces habitat-forêt.
Dans d’autres secteurs, la construction sera autorisée sous contrainte, avec des normes constructives et des normes d’entretien et de gestion de la végétation. On peut ainsi réfléchir à l’échelle territoriale à une mise en œuvre concrète de la résilience.
Cet outil est insuffisamment mobilisé en France, alors qu’il constitue l’un des leviers permettant de réintégrer l’incendie de forêt dans une pensée urbanistique globale, articulée avec d’autres aléas climatiques qui sont également exacerbés dans le cadre du changement climatique.
« On ne peut pas vivre avec le feu tant que nos territoires sont aussi vulnérables » soutient Pauline Vilain-Carlotti
On ne peut pas penser l’incendie tout seul, il faut l’intégrer à d’autres réalités et contraintes territoriales, et notamment à la création d’îlots de fraîcheur dans la lutte contre les vagues de chaleur.
Vous écrivez que « nous ne sommes ni dans la gestion, ni dans l’anticipation, mais dans la réaction ». Selon vous, on ne pourra plus uniquement chercher à éteindre tous les incendies, il faudra apprendre à vivre avec le feu. Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui ?
P.V-C. : Non, pas encore. On ne peut pas vivre avec le feu tant que nos territoires sont aussi vulnérables : la probabilité d’endommagement des incendies, qui se développent de plus en plus à proximité des zones urbanisées, ne nous laisse d’autre choix qu’une gestion réactionnelle, avec des moyens très importants qui atteignent rapidement leurs limites, comme on l’a vu avec la simultanéité des feux.
« Nous devons fournir un effort collectif pour repenser notre aménagement »
On se retrouve avec un dispositif capacitaire qui est à bout de souffle. On met en danger les pompiers avec notre vulnérabilité territoriale.
Ils respirent des fumées toxiques et sont trop mobilisés parce qu’on n’a pas pensé en amont l’aménagement du territoire pour limiter notre vulnérabilité et l’endommagement lié aux incendies de forêt.
Pour le moment, on ne peut pas vivre avec le feu. Si on fournit un effort collectif pour repenser notre aménagement, intégrer le risque à l’urbanisme, limiter la vulnérabilité et encadrer les interfaces habitat-forêt, on pourra alors reconsidérer le feu autrement que comme un fléau exogène qui vient nous menacer et nous mettre en danger.
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Cela signifie mieux penser les plans locaux d’urbanisme ?
P.V-C. : Oui, avec l’intégration des plans de prévention des risques. Cela signifie aussi mieux mettre en œuvre le débroussaillage légal, créer des lisières incombustibles, et réfléchir plus globalement à la manière de s’éloigner des espaces boisés et végétalisés pour disposer de zones tampon autour des zones aménagées et habitées.
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