Dans un récent article intitulé Le nouvel âge de l’orateur, l’hebdomadaire The Economist formule une thèse stimulante : à mesure que la lecture décline, les idées se propagent de moins en moins par le texte et de plus en plus par la parole. Autrefois portées par les tribunes et la presse écrite, elles circulent aujourd’hui à travers les vidéos courtes et les podcasts.
Pendant des siècles, depuis l’invention de l’imprimerie, notre civilisation a été dominée par l’écrit. On s’informait, on se cultivait et on débattait par l’intermédiaire du texte imprimé. Nous assistons aujourd’hui à un basculement partiel, mais significatif, vers l’oralité.
Cette évolution n’est pas sans rappeler l’Antiquité — en Grèce puis à Rome —, où le pouvoir appartenait à ceux qui maîtrisaient la rhétorique, l’art de convaincre par la voix constituant alors la compétence politique suprême, enseignée comme la discipline reine.
L’idée de The Economist, c’est que la technologie nous ramène à cette culture de la parole, que l’imprimerie avait éclipsée.
Savoir parler redevient une compétence économiquement précieuse
Ce retour de la culture orale redéfinit les règles du marché du travail. Pendant des décennies, les compétences les plus valorisées étaient écrites : savoir rédiger une note claire, un rapport structuré ou une analyse argumentée. Le diplômé qui écrivait correctement avait un avantage sur les autres.
Deux nouveautés bousculent aujourd’hui cette hiérarchie. D’une part, la diffusion des idées passe de nouveau par l’oral : savoir parler, capter l’attention, expliquer avec clarté et incarner un propos par la présence redevient une compétence économiquement précieuse.
D’autre part, l’intelligence artificielle automatise avec brio la rédaction de notes, de rapports ou d’e-mails. Autrement dit, la compétence d’écriture standard est celle que la machine automatise le mieux. Que reste-t-il de spécifiquement humain et non délégable à la machine ? C’est la présence, la conviction incarnée, la capacité à embarquer un auditoire, à négocier en direct et à inspirer confiance par une parole vivante. Ce sont exactement les compétences que l’intelligence artificielle ne peut pas fournir à notre place.
Repenser la formation professionnelle
Cette mutation impose de repenser la formation. Si nous avons formé des générations à produire du texte, ce que l’IA banalise. Il ne s’agit évidemment pas d’abandonner l’écrit, qui reste le socle de la pensée rigoureuse.
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Il s’agit plutôt d’y associer l’apprentissage de la parole. Ces compétences s’enseignent et se travaillent, à l’instar de la rhétorique dans l’Antiquité. Savoir parler redevient un atout économique majeur, à condition de ne jamais négliger la lecture et l’écriture : car on ne s’exprime bien qu’en lisant beaucoup et en maniant la langue avec justesse.
Nicolas Bouzou
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