La France peut sortir de l’ornière, c’est le message qu’est venu délivrer le président délégué du Conseil d’analyse économique (CAE), Xavier Jaravel, sur l’antenne de Radio Classique. Invité des Voix de l’économie à réagir à la présentation du Budget 2027, il pointe une crise « politique » plus que « financière ».
Vous êtes le chef du CAE, le Conseil d’analyse économique, qui vient de présenter une quarantaine de recommandations pour redresser la situation économique du pays. Le rapport s’appelle « Une stratégie économique de ruptures pour la France ». Il a été signé collectivement par tous les membres du CAE. Votre objectif est d’éclairer le débat de la campagne présidentielle. Mais quand on voit le résultat des premières discussions sur le budget, notamment la semaine dernière à l’Assemblée, avez-vous vraiment l’impression que les candidats sont prêts à vous écouter ?
XAVIER JARAVEL : La situation des finances publiques est évidemment très mauvaise, mais cette crise est avant tout une crise politique. La situation à l’Assemblée continue de l’illustrer : des formations politiques — ce qui peut être légitime — ont des avis très différents sur ce qui devrait être fait, et nous n’arrivons pas à avoir un cap stable permettant de s’engager de manière crédible à réduire le déficit.
2027 est l’occasion d’avoir ces débats et peut-être d’obtenir ensuite une majorité capable de mener un plan de consolidation avec des discussions plus apaisées.
Pensez-vous réellement qu’il soit possible de faire voter un budget d’économies en période d’élection présidentielle ? C’est généralement le moment où l’on fait des cadeaux.
X.J. : Le gouvernement a mis sur la table un plan très ambitieux, avec au moins 43 milliards d’euros d’économies, selon la manière dont on compte. C’est une version très ambitieuse de réduction des finances publiques. Reste à voir si cela peut passer : je pense que cela finira par passer, probablement via le 49.3, mais l’avenir le dira.
« Toute mesure budgétaire, prise isolément, ne peut que coaliser les oppositions contre elle »
Pensez-vous vraiment que les Français aient l’intention de se serrer la ceinture ? Officiellement, selon les enquêtes d’opinion, ils ont compris la gravité de la situation. Mais regardez le programme de la semaine : les lycéens appellent de nouveau à manifester, plusieurs syndicats ont lancé un appel à la grève vendredi pour réclamer des hausses de salaires, et samedi un appel à manifester a été lancé sur les réseaux sociaux par d’anciens Gilets jaunes.
X.J. : Je pense que ce que demandent notamment les lycéens est tout à fait légitime. On ne doit pas tout sacrifier sur l’autel des finances publiques, au contraire.
D’ailleurs, l’une des recommandations principales de ce rapport porte sur l’éducation, avec toute une série de propositions. Pour nous, ce sujet est prioritaire, avant même les finances publiques. Ce n’est pas tant une question de moyens que d’allocation des moyens. Ensuite, effectivement, toute mesure budgétaire, prise isolément, est par définition [impopulaire] et ne peut que coaliser les oppositions contre elle. Mais nous avons la conviction qu’il est très important de reprendre le contrôle de notre déficit et de nos finances publiques.
Xavier Jaravel : « La question est politique, qui doit porter l’effort ? »
Dès lors qu’il existe un sentiment d’effort suffisamment partagé, du point de vue de l’équité intergénérationnelle et de l’équité sociale, je pense que c’est possible. Pour être plus positif : en 2025, l’effort budgétaire réalisé est à peu près de l’ordre de grandeur de ce qui doit être refait cette année, puis l’année prochaine, puis l’année suivante, pour stabiliser le déficit. Il faut le reproduire plusieurs années de suite, mais nous l’avons déjà fait une fois.
Intéressons-nous à vos recommandations. Vous dites qu’il faut retrouver une trajectoire budgétaire crédible. De quelle manière ? Faut-il surtout faire des économies, ou y aura-t-il des hausses d’impôts ?
X.J. : C’est un sujet politique, celui de la répartition de l’effort : qui doit le porter ? Les membres du CAE ont une certaine diversité politique ; le but du Conseil est de confronter les points de vue d’économistes pour éclairer l’action du gouvernement, en toute indépendance. Ce sur quoi nous avons trouvé un accord, c’est le rythme d’ajustement : stabiliser la dette à l’horizon 2032, soit 125 milliards d’euros à trouver. En revanche, sur la répartition dépenses-recettes, ça appartient aux politiques.
Nous pensons qu’il faut poser de grands principes sur l’efficacité de la dépense, l’équité sociale et intergénérationnelle, et présenter d’emblée l’ensemble des mesures sous l’angle de ces principes, pour expliquer qui porte l’effort. Pour donner tout de même des ordres de grandeur : je pense que cela doit passer majoritairement par les dépenses, mais qu’on ne pourra pas faire l’économie de quelques leviers sur les recettes, vu l’ampleur de l’effort à accomplir.
Le CAE propose de sanctuariser l’Éducation
François Monnier, directeur de la rédaction d’Investir, qui était assis à votre place vendredi, nous disait que la France ne pourra probablement pas s’en sortir sans réclamer l’aide de la Banque centrale européenne. Est-ce votre sentiment également ?
X.J. : Non, pas du tout. On peut tout à fait reprendre le contrôle.
Le Financial Times de ce matin est de cet avis aussi.
X.J. : Nous sommes d’un avis un peu différent. Il faut pouvoir produire cet effort dans la durée. Le risque auquel on fait face, c’est l’emballement des taux d’intérêt, c’est ce qui change beaucoup la situation par rapport à il y a quelques années. Si les taux augmentent trop vite, on pourrait perdre le contrôle, mais pour l’instant on n’en est pas là. Le risque existe néanmoins.
Dans le contrôle des dépenses, vous suggérez de sanctuariser l’Éducation, et même d’augmenter les investissements dans l’école primaire. Vous expliquez que la France dépense 15 % de moins pour ses élèves du primaire que la moyenne des pays de l’OCDE.
X.J. : Absolument, et nous sommes dans une phase de décrochage des résultats éducatifs, au primaire, au collège et au lycée. On pourrait se dire qu’il faut tout changer vu les difficultés rencontrées.
Notre conviction est inverse : si l’on parvient à s’améliorer à chaque niveau scolaire — au CP, au CE1, et ainsi de suite — être 5 % meilleur à chaque niveau fait qu’en fin de scolarité, sur dix ans, un élève est 50 % meilleur, car l’apprentissage est un phénomène cumulatif. Pour nous, l’enjeu est la stabilité des réformes : choisir un petit nombre de réformes qui puissent être maintenues durablement et qui aient le potentiel de changer la donne.
Nous en identifions plusieurs. D’abord, la formation des professeurs : pas n’importe quel type de formation, mais une formation ancrée sur les pratiques de classe et les méthodes pédagogiques, obligatoire, en formation continue, d’une centaine d’heures par an, contre 18 heures aujourd’hui dans le primaire, et aucune obligation dans le secondaire.
« Les enseignants français sont moins rémunérés qu’à l’étranger » souligne Xavier Jaravel
Il y a aussi le tutorat pour se concentrer sur les élèves les plus en difficulté : identifier les 10 % d’élèves les plus faibles en début d’année et leur donner plus de ressources et d’accompagnement, que ce soit par des enseignants ou par des étudiants rémunérés, et enfin la réduction de la taille des classes, notamment dans le primaire où la France est au-dessus de la moyenne de l’Union européenne. Sur les salaires, justement, plusieurs candidats en ont fait une proposition de campagne.
Je pense que c’est un point important du point de vue de l’équité et de la justice, dans la mesure où les enseignants français sont moins rémunérés qu’à l’étranger. Mais du point de vue des résultats scolaires, il ne faut pas trop en attendre, tout simplement parce que les enseignants actuels font déjà le mieux qu’ils peuvent avec les ressources dont ils disposent.
De meilleurs salaires permettraient peut-être d’attirer de meilleurs profils, mais l’effet serait très lent : le corps enseignant ne se renouvelle qu’à hauteur de 3 % par an environ. Nous pensons qu’en dix ans, on peut vraiment changer la donne et revenir au niveau des années 90 — être dans le top 10 des résultats PISA — mais cela ne passera pas principalement par un changement du corps enseignant, plutôt par la formation, le tutorat et la taille des classes.
Vous proposez également de réformer les aides au travail, avec pour objectif de mieux cibler les exonérations de cotisations sociales, pour éviter ce qu’on appelle les pièges à bas salaires.
X.J. : C’est un peu technique, mais en substance : notre pays a un coût du travail globalement assez élevé, sauf pour les salaires les plus faibles, au niveau du SMIC, où ce coût est très bas grâce aux allégements de cotisations sociales patronales.
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C’était tout à fait justifié dans les années 90-2000, mais la situation a vraiment changé — les chiffres le montrent. Le coût du travail au niveau du SMIC est aujourd’hui très faible en France par rapport à l’étranger, alors que pour les salaires plus élevés, il est au contraire plus élevé qu’ailleurs ; en moyenne, il reste très élevé.
Résultat : augmenter la rémunération d’un salarié, lui offrir une promotion, devient très difficile, car l’employeur perd les allégements de cotisations sociales et sa pression fiscale augmente d’autant. Nous proposons donc de revoir ce système en réduisant les allégements au niveau du SMIC, tout en les maintenant pour les salaires plus élevés.
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