Comment échapper au chantage de la Chine et des Etats-Unis ? Le prix Nobel d’économie Jean Tirole dévoile ses pistes

ERIC DESSONS/JDD/SIPA

L’Europe est prise en étau entre les États-Unis et la Chine : derrière le constat, quelles sont les solutions pour s’en sortir ? C’est tout l’objet du livre de Jean Tirole, co-écrit avec Karine Van Der Straeten. Le prix Nobel d’économie était l’invité de la matinale de Radio Classique pour parler d’Economie du désordre mondiale, édité chez Albin Michel.

 

Cette semaine, les États-Unis et la Chine vont évoquer leurs contentieux commerciaux et technologiques, ainsi que l’intelligence artificielle. C’est exactement le scénario que vous redoutez dans le livre : les deux grands qui discutent, et l’Europe en dommage collatéral.

J.T. : Oui, effectivement, l’Europe n’existe plus beaucoup dans les discussions internationales. Nous étions absents de Gaza, de l’Ukraine, nous le serons demain de Taïwan, parce que nous sommes faibles fondamentalement.

Il y a de bonnes raisons économiques à cela : nous sommes très en retard dans des domaines comme la tech, la biotechnologie, le militaire. Nous ne comptons pas. Le danger aujourd’hui, c’est que nous soyons soumis au chantage des deux grandes nations, la Chine et les États-Unis, qui elles ont accès à ces technologies, et qu’elles s’entendent sur notre dos.

Jean Tirole : sur l’IA, « l’autorégulation ne marche pas »

Sur la tech, il va aussi falloir réguler l’IA : c’est merveilleux, très utile pour notre santé et bien d’autres choses, mais c’est aussi dangereux. On ne peut pas laisser l’industrie se réguler elle-même, comme cela a été proposé aux États-Unis. L’autorégulation ne marche pas, nous avons des antécédents. L’Europe doit être à la table des négociations, elle n’y sera pas tant qu’elle [n’investira pas] dans la tech et la biotech.

Vous dites qu’il faut investir massivement dans l’intelligence artificielle. Mais avec une dette française qui dépasse 120 % du PIB, comment peser, investir, construire un budget qui ne se limite pas aux économies courantes mais prépare aussi l’avenir ?

J.T. : Le livre avec Karine Van Der Straeten propose des solutions, mais celles-ci nécessitent un projet, que l’on ne voit pas actuellement. On observe l’immédiateté, des partis politiques qui tentent de résoudre des problèmes ponctuels, importants comme le prix de l’essence, mais cela ne fait pas un projet.

Cela fait cinquante ans que nous n’en avons pas. C’est grave, car nous n’avons pas fait les investissements qu’il fallait, [ni préservé] de marge de manœuvre : la dette est passée de 15 % à 120 %, progressivement, sans qu’on agisse, en parlant sans cesse d’austérité. Nous avons sous-investi dans l’éducation et la tech.

Certaines actions dans la tech ne sont pas forcément coûteuses

Aujourd’hui la situation est grave, non seulement à cause des 120 %, mais parce que les investissements à faire sont devenus très difficiles à réaliser. Cela dit, certaines actions dans la tech ne sont pas forcément très coûteuses. Dépenser des milliards dans des centres de données ou le cloud coûterait très cher, mais on n’est pas obligé de tout faire ; on peut agir de façon plus sophistiquée et moins onéreuse.

Au sujet des mesures de soutien sectoriel : vous dites que c’est du conjoncturel. Annoncer ce soir une baisse du prix de l’essence ou moins de taxes, est-ce un pansement sur une jambe de bois, ou est-ce utile malgré tout ?

J.T. : Cela ne fait pas un projet. Certes, certaines catégories souffrent : une infirmière qui doit faire 20 kilomètres en voiture pour un acte, avec des revenus relativement faibles, [souffre] de payer son essence 50 % plus cher.

Mais la bonne réponse est de soutenir le revenu, pas de baisser le prix de l’essence, car cette hausse signifie que la France est plus pauvre, et quelqu’un doit payer. Il faut aussi garder les incitations à l’économie écologique, pour éviter les émissions de carbone. Soutenir le revenu n’est pas facile à faire précisément, mais c’est préférable à une baisse du prix de l’essence.

Faut-il augmenter le SMIC ?

J.T. : Cela pose plusieurs problèmes. D’abord, un SMIC trop élevé peut créer du chômage. [Il existe une marge] pour l’augmenter sans trop de problème, mais nous sommes arrivés à une zone difficile, créant des trappes : on a subventionné les bas salaires via les charges sociales, ce qui crée une trappe à SMIC. On y reste bloqué.

Se différencier par nos savoir-faire, la clé selon Jean Tirole

Il vaut mieux faire en sorte d’avoir des emplois plus qualifiés. Aujourd’hui, nous avons investi dans des technologies de taille intermédiaire, qui nous mettent en concurrence par les coûts avec tous les pays du monde.

Or le coût du travail n’est pas ce qu’on veut vraiment baisser : on veut qu’il reste raisonnable pour les entreprises afin d’éviter le chômage, mais un pays riche ne peut pas faire concurrence sur ce terrain. Pour l’énergie, c’est pareil. Il faut se différencier par nos savoir-faire plutôt que de concurrencer la Chine hier, l’Indonésie ou le Vietnam aujourd’hui.

Vous dites qu’il faut miser sur la technologie et abandonner les vieilles illusions de sauvetage industriel. Vous répétez que cela fait 50 ans que la France n’a pas de projet. Comment expliquez-vous, en tant qu’économiste travaillant sur l’innovation depuis longtemps, que la France n’ait pas de ligne directrice malgré les alternances politiques ? Y a-t-il des pays qui y parviennent, et pourquoi pas nous ?

J.T. : Nous avons trop peu investi dans l’innovation. Nous sommes encore loin des objectifs de Lisbonne de l’an 2000, mais nous avons aussi investi dans les mauvaises industries, et mal, avec une mauvaise gouvernance.

On peut donc déjà progresser en améliorant la gouvernance et en investissant dans de meilleures industries, celles d’avenir. Avec 120 % de dette, la marge de manœuvre est faible. Le court-termisme est très clair : élection après élection, on discute de ce qui va se passer, on prend à Pierre pour habiller Paul. C’est important, mais ce n’est pas un projet, ce n’est pas ce qui fera croître la France.

L’UE doit résister, avec son économie, aux pressions de la Chine ou des Etats-Unis

Pour croître, il faut améliorer sa compétitivité, donc investir dans des industries d’avenir à rendements plus élevés, qui assurent aussi notre indépendance. Notre modèle social est en danger, car nous ne saurons pas le financer, tout en subissant des pressions extérieures de chantage.

Trump a exigé des droits de douane asymétriques de l’Europe et nous menace sur nos politiques étrangère et intérieure ; ce sera demain la Chine, la Russie. Si nous n’arrivons pas à résister avec notre économie, nous deviendrons plus pauvres et perdrons notre indépendance, ce qui, d’une certaine manière, est déjà en partie le cas.

Donc plus de modèle social à terme, plus de place géopolitique dans le monde. La solution, c’est l’Europe, selon vous ?

J.T. : Pas n’importe quelle Europe. Aujourd’hui, elle est bridée : d’une part parce que certaines décisions se prennent à l’unanimité des 27, ce qui permet à un seul État étranger de diviser l’Europe en jouant sur un seul pays membre.

D’autre part, même quand l’Europe décide, la mise en œuvre se fait au niveau national, chacun à sa manière. C’est le problème des directives par rapport aux règlements ; il faudrait réduire le nombre de directives.

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L’Europe ne doit pas servir à réguler, mais à impulser les technologies de pointe, une armée commune, des achats militaires communs pour bénéficier des économies d’échelle. Aujourd’hui, nos 27 armées font des achats incompatibles technologiquement et très coûteux, chaque pays ayant sa propre entreprise sans bénéficier des rendements d’échelle. C’est une catastrophe, faute de vouloir l’Europe.

Jean Tirole, une dernière question : quelle est la question économique que les candidats à l’élection présidentielle devraient poser aux Français ?

J.T. : Il faudrait dire : maintenant, nous allons avoir un projet, nous allons nous en sortir, nous n’allons pas continuer vers le mur, car le mur va arriver bientôt. Il faut convaincre les Français de cela. C’est la difficulté que nous évoquons dans notre livre avec Karine Van Der Straeten : au lieu d’une solution thérapeutique, où l’on réagit seulement le jour où survient une crise financière ou militaire, il faut passer à une logique de prévention.

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