Antoine Arnault : « Aucune IA n’aurait imaginé utiliser Gorbatchev ou Keith Richards pour une campagne Vuitton »

Les Journées particulières LVMH s’ouvrent ce vendredi et durent jusqu’à dimanche. C’est l’occasion pour le grand public de découvrir le travail minutieux des artisans et des équipes qui œuvrent dans les maisons du groupe. Antoine Arnault, Image & Environnement LVMH, fondateur des Journées Particulières, était l’invité ce vendredi de la matinale de Radio Classique (qui appartient au Groupe Les Echos-Le Parisien, pôle média de LVMH) pour en parler. 

 

David Abiker : Quel est le principe de ces Journées Particulières ?

ANTOINE ARNAULT : Le principe est simple. Nos ateliers, nos lieux historiques, nos lieux patrimoniaux, nos châteaux, nos chais, qui habituellement sont fermés au public, sont, le temps d’un week-end, ouverts gratuitement sur réservation. Pendant trois jours, ces lieux seront ouverts et vous pourrez découvrir les secrets des artisans. Vous pourrez, dans certains cas, interagir avec eux, avoir des conversations, discuter. Il y a aussi d’autres lieux où il y a des master class.

C’est tout un panel d’événements et de propositions que le groupe LVMH offre au public pendant trois jours. C’est la 6e édition. Les cinq premières ont été de grands succès et, cette fois-ci, nous avons eu plus d’un million de demandes en ligne. Donc on est évidemment complet, mais, vous pouvez venir et, pendant une demi-heure, une heure, deux heures, attendre que les portes soient ouvertes puisque la moitié des places sont disponibles également tous les jours.

Le principe rappelle les Journées du Patrimoine, et ce patrimoine, ce n’est pas le luxe, c’est ce qui se cache derrière le luxe.

A.A. : Oui, c’est vrai que nous, bizarrement, nous n’aimons pas tellement le mot « luxe », même si souvent il est associé au groupe LVMH. On préfère le mot d’artisanat, de haute qualité, de savoir-faire. Et vous avez raison, le luxe, c’est souvent un petit peu caricaturé.

Antoine Arnault : « présenter la minutie avec laquelle les artisans façonnent leur produits »

C’est souvent le produit fini qui peut être aussi associé au show-off ou à des choses qui ne sont pas forcément la réalité. Nous préférons présenter ce qui se cache derrière, c’est-à-dire le temps, le temps long, la minutie avec laquelle les artisans façonnent des produits magnifiques, la créativité de nos équipes et de nos créateurs.

D’où la thématique de cette année, qui est celle-ci : « Les Racines du rêve ». C’est-à-dire qu’il y a effectivement les podiums, les publicités, les égéries, cela fait partie du rêve, mais « Les Racines du rêve », c’est autre chose, ce sont des gens qui travaillent.

A.A. : Pour la petite histoire, cette année, ce sont nos artisans eux-mêmes qui ont insisté pour avancer les Journées Particulières qui devaient être en 2027. On avait eu une petite pause avec les Jeux olympiques de 2024 qui ont été un gros événement pour le partenaire premium que nous étions, et ce sont eux qui ont, à travers différentes conversations qu’ils ont eues avec leur management, demandé d’aller soumettre au comité exécutif la possibilité de les avancer. Ils avaient envie de cet événement et de représenter leur art au plus grand nombre.

Vous comprenez ce besoin de reconnaissance des métiers d’excellence, des gens qui travaillent avec leurs mains et avec leur tête et avec leur créativité. C’est vrai qu’on sort d’une période de dix ans où il n’y en avait que pour les start-up et le numérique. Mais là, il y a quelque chose qui se passe.

A.A. : Oui, vous avez raison, et je le comprends d’autant plus que, de temps en temps, quand on parle avec des jeunes, ce sont des métiers qui ne sont pas suffisamment valorisés.

On peut avoir parfois d’ailleurs des problèmes pour recruter ces jeunes, très paradoxalement, alors que nous avons des métiers magnifiques qui proposent un avenir très stable, ce sont des métiers non précaires, qui sont relativement bien payés dans notre groupe. Et malheureusement, ces jeunes sont souvent plus intéressés par les métiers de l’influence ou des métiers qui leur paraissent plus simples et mieux payés, mais c’est faux.

L’atelier historique de Louis Vuitton à Asnières-sur-Seine est désormais l’atelier de commandes spéciales

Nos métiers, qui sont nombreux, passionnants et très enrichissants, leur sont ouverts et les Journées Particulières sont une occasion pour eux de venir les découvrir, mais nous avons d’autres événements, notamment un événement qui s’appelle « You and ME », qui est géré par la direction des ressources humaines du groupe.

Si on veut réussir son week-end Journées Particulières, qu’est-ce que vous nous conseillez ? Vous êtes le guide.

A.A. : Je commencerais un tout petit peu en dehors de Paris pour simplifier les choses. Vous allez à Asnières-sur-Seine et vous découvrez l’atelier de commandes spéciales de Louis Vuitton, un lieu extraordinaire, là où tout a commencé pour Louis Vuitton, c’était son premier atelier. Et vous verrez comment on confectionne une malle, du début à la fin, ou les commandes spéciales pour des clients eux aussi parfois extrêmement créatifs. C’était d’ailleurs leur maison de famille.

Ensuite, vous allez dans le VIIIe, rue Marbeuf, les ateliers Berluti, l’atelier sur mesure, assez exceptionnel. Les odeurs, les discussions que vous allez avoir avec les bottiers qui vous parleront des souliers sur mesure de Marcello Mastroianni.

La Galerie Dior retrace l’histoire de la maison de haute couture

Avenue Montaigne, à l’angle de la rue François-Ier, vous avez les ateliers Dior, où vous rencontrez les petites mains, vous rencontrez les artisans de l’atelier sur mesure. Vous pouvez aussi passer faire un tour à la Galerie Dior qui retrace l’histoire de cette merveilleuse maison et de sa haute couture.

Quand vous parlez des petites mains, évidemment, c’est le vocabulaire du métier de la haute couture. Vous avez de la difficulté à recruter dans ce domaine-là parce que, derrière, il y a des brodeuses, il y a les premières d’atelier, il y a tout ça. Comment on les débusque ? 

A.A. : Il faut se battre, mais je crois qu’on fait notre part et on y arrive au final. Mais c’est vrai que c’est difficile, c’est plus difficile qu’avant, ces métiers de la main ne sont pas assez valorisés.

La visite peut se poursuivre chez Guerlain, sur les Champs-Élysées, pour discuter avec les dames de table, qui ferment le flacon de parfum Guerlain. Et ensuite, si vous voulez quitter Paris et aller en province, il y a des dizaines de lieux qui sont ouverts dans le Sud-Ouest, évidemment en Champagne, dans le Sud-Est aussi où nos vins de rosé ou le château de La Colle Noire également est ouvert. C’est une multitude de possibilités qui s’offrent aux curieux.

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J’ai visité Yquem à l’occasion de l’enregistrement d’une série de podcasts avec Radio Classique et LVMH autour des Excellentes, c’est-à-dire des jeunes femmes qui pratiquent des métiers d’excellence au sein du groupe LVMH. J’ai rencontré une jeune femme qui avait commencé par un BTS, qui avait vendu du vin chez Nicolas et qui, ensuite, s’est dit : « Je veux revenir au produit ». Cette jeune femme, qui a un bac +3 ou 4, est devenue ouvrière agricole, elle a été embauchée chez Yquem, et aujourd’hui elle s’occupe d’une parcelle de vigne au château d’Yquem.

A.A. : Ce sont des parcours et des carrières extraordinaires, des métiers de passion également. C’est quelque chose qu’on ressent bien pendant ces Journées Particulières et ce sont probablement les moments les plus uniques et les plus merveilleux de cet événement : les interactions entre le public et les artisans, la fierté qui ressort des artisans de travailler pour leur maison et pour notre groupe, et évidemment la curiosité des spectateurs.

Je vais trahir une confidence. Lors de notre premier rendez-vous, Antoine Arnault, vous m’avez montré sur votre téléphone une fausse publicité pour un sac Vuitton faite par une intelligence artificielle. C’était il y a trois ans et vous m’avez dit : « Ce truc est quasiment démoniaque. » Depuis, l’intelligence artificielle a fait des progrès, la fausse publicité n’a jamais été utilisée, mais dans un univers où il y a du désir, où il y a du produit, où il y a de la matière, qu’est-ce que vous ne délégueriez jamais à l’intelligence artificielle au sein de LVMH ?

A.A. : L’intelligence artificielle, on s’en sert pour l’efficience. C’est-à-dire qu’on va s’en servir en supply chain, en logistique, en comptabilité, mais on ne s’en servira jamais pour la créativité.

Je sais qu’il y a eu des débats récemment sur l’utilisation de l’intelligence artificielle en littérature, c’est quelque chose qui n’arrivera jamais chez nous. Nous ne souhaitons pas nous en servir, même si je suppose que, dans certains cas, cela faciliterait les choses. Cette pub que je vous avais montrée, c’était de l’eau tiède.

Aucune intelligence artificielle n’aura jamais l’idée d’utiliser Gorbatchev ou Keith Richards dans une campagne Vuitton. Aucune intelligence artificielle n’arrivera à être disruptive comme l’a été John Galliano ou l’est Nicolas Ghesquière aujourd’hui chez Louis Vuitton dans ses créations, dans sa coupe, dans sa manière de capter le moment. Donc on s’en sert quand il s’agit d’efficience, mais jamais quand il s’agit de créativité.

Il faut absolument garantir au consommateur, au client qui veut rêver, qu’il y a quand même des êtres humains au bout de la chaîne. Vous avez parlé des artisans, mais le concepteur, le créateur doit rester un être humain, sinon le contrat tacite entre le produit désirable et le client est cassé.

A.A. : Je le crois. L’émotion est humaine. L’émotion d’une petite fille devant une robe Dior, l’émotion d’un adolescent devant la montre dont il rêve dans une vitrine, l’émotion d’un homme âgé quand il sent un parfum qui lui rappelle des souvenirs de jeunesse, c’est quelque chose qu’aucune intelligence artificielle ne pourra jamais remplacer.

Antoine Arnault, la France est en multi-crise, on ne va pas revenir dessus. Vous avez parlé des Journées Particulières sur tout le territoire français. On ne s’est pas assez arrêtés sur le fait qu’il y a de l’industrie LVMH sur tout le territoire français et que cela représente des emplois.

A.A. : Je n’aime pas trop le mot « industrie », je trouve qu’il simplifie  les choses et donne un côté un peu trop massif et trop robotique. Nos métiers, précisément, sont des métiers artisanaux, ce sont des hommes et des femmes dans des ateliers qui travaillent manuellement, et c’est très important de le dire et de le rappeler. Vous avez raison aussi de dire que le monde et le secteur traversent une période un peu plus difficile.

Néanmoins, notre groupe est extrêmement solide et son caractère familial fait que nous pouvons anticiper les choses et voir l’avenir à un horizon de moyen-long terme. Donc on ne réfléchit pas au mois ou au trimestre prochain, mais plutôt à la stratégie dans cinq ou dix ans. Donc ça nous permet d’avoir, je pense, une longueur d’avance et les reins bien solides.

Les Journées Particulières durent jusqu’à dimanche.

Quatre podcasts ont été réalisés par Radio Classique avec LVMH, disponibles ici : « Les Excellentes », une rencontre avec quatre jeunes femmes au parcours exceptionnel. Elles parlent de leur métier dans le vin, la pâtisserie, le soulier ou la haute joaillerie. 

 

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