« De la Comédie-Française » de Martin Darondeau et Bertrand Usclat : « Ce film est pour tout le monde, pas que pour les théâtreux », affirme Pauline Clément

Cyril Pecquenard/SIPA

Le film De la Comédie-Française est sorti la semaine dernière au cinéma. Réalisé par Martin Darondeau et Bertrand Usclat, il a été coécrit par Pauline Clément, 546e sociétaire de la Comédie-Française, qui y incarne une metteuse en scène. Invitée de la matinale de Radio Classique ce mercredi, elle explique qu’elle a voulu transmettre sa passion du spectacle vivant et désacraliser le métier de comédien, en en montrant les coulisses ainsi que toutes les failles dans un film humoristique.

 

Au théâtre, on parle souvent de l’intention qu’on met en jouant. Quelle est l’intention derrière ce film ?

PAULINE CLÉMENT : Personnellement, j’avais envie de faire un pont entre mes deux mondes. Je suis à la Comédie-Française depuis onze ans, et ça fait encore plus longtemps que je fais des sketchs humoristiques sur Internet.

À un moment, je me suis rendu compte que ces deux chemins prenaient beaucoup de place dans ma vie et je rêvais de les fusionner, ce qui a donné ce film.

« On a écrit ce film en pensant à l’amour qu’on a pour le spectacle vivant » affirme Pauline Clément

Dès qu’on a commencé à écrire, l’idée était que ce soit drôle et populaire, pas réservé aux théâtreux.

On écrivait ça en pensant à l’amour qu’on avait pour le spectacle vivant, pour cette forme artisanale qui consiste à venir devant des gens avec une perruque, faire des personnages, raconter des histoires, le direct quoi.

Cette idée est née il y a combien de temps ?

P.C. : Il y a peut-être deux ans et demi, mais on a mis du temps à la faire. Au début, on voulait faire une série avec tous les acteurs de la Comédie-Française : on en voulait 60, on voulait tourner dans tous les recoins de la Comédie-Française, mais le bâtiment est tellement énorme qu’on n’aurait jamais pu tout filmer. On avait les yeux plus gros que le ventre

Le film est inspiré de faits réels et est tourné dans la Comédie-Française

Ce projet avait du mal à se faire, et les producteurs qui nous aidaient, ceux qui avaient produit Yannick, nous ont proposé de réaliser un film sur quelque chose qu’on écrirait, qui pourrait se tourner rapidement dans un seul élan, et du coup on est partis dans cette direction.

C’est inspiré de faits réels ?

P.C. : Il y a plein de petits détails qui le sont. Tous les endroits où on va sont vrais, sauf la cantine parce que la vraie donne sur les colonnes de Buren et filmer cela, c’est très coûteux, d’autant plus que c’est un endroit très fréquenté aussi, donc on l’a replacée au foyer du public.

Mais l’atelier costume, on l’a vraiment emprunté, et les équipes ont dû partir ce jour-là. Et beaucoup d’anecdotes sont vraies.

« Quand on va voir un spectacle, on n’imagine pas le nombre de problèmes qu’il peut y avoir derrière » explique Pauline Clément

Il y a 400 personnes dans cette maison, ça grouille. À une époque, j’oubliais tout le temps mon badge, et on me demandait ma carte d’identité alors que ça faisait très longtemps que j’étais là, on ne me remettait pas. Ça nous a amusés et on a inventé cette scène.

Est-ce que l’idée était de montrer que derrière les actrices et acteurs d’élite de la Comédie-Française, il y a aussi des humains avec leurs failles, leurs vulnérabilités ?

P.C. : Oui, c’est ça, c’est aussi désacraliser ces métiers là. Quand on va voir un spectacle, on n’imagine pas le nombre de problèmes qu’il peut y avoir derrière.

On peut ne plus avoir le texte, l’autre acteur n’est pas rentré, on a bafouillé, et souvent on se dit que c’est horrible, qu’il y a eu un gros silence alors qu’en réalité le public n’a rien remarqué.

« Les premières sont très stressantes, on ne sait pas comment le public va réagir »

On a donc parlé de ces petits problèmes là, et c’est toujours un peu drôle ce décalage entre les grandes robes de Shakespeare et les petits problèmes pourris du quotidien.

Vous faites partie de la troupe depuis plus de dix ans. Comment on se sent à trois heures d’une première ?

P.C. : Je déteste les premières, je trouve ça très dur, sauf quand on a fait des filages en public et qu’on a déjà expérimenté la pièce de bout en bout devant des gens.

On ne sait pas s’ils vont rire, s’il y aura un grand silence, comment ils vont réagir. Parfois, on ne sait même pas si la pièce va fonctionner.

J’imagine ceux qui ont joué Le Soulier de Satin, qui dure huit heures, leur première devait être terrifiante. Ils ne devaient pas savoir à quel point ce serait complet.

Pauline Clément : « Tous les personnages du film rappelaient à chacun quelqu’un » 

Avant chaque première, le texte et les mouvements ne sont pas encore ancrés complètement. Le corps n’a pas encore la mémoire de l’avoir fait en spectacle. C’est très stressant.

Et ça peut être perturbant quand vous attendez une réaction du public à un moment précis et qu’elle ne vient pas, ou au contraire, qu’il rit là où ce n’était pas censé être drôle ?

P.C. : Oui. La dernière fois, à un spectacle, à la fin d’une phrase, j’ai entendu des rires alors que j’étais hyper sérieuse dans mon jeu, et je ne m’y attendais pas du tout. En fait, les spectateurs avaient bien suivi la situation, bien saisi la scène d’avant, et ce rappel les a fait rire.

C’est toujours marrant ce genre de moment où on se dit qu’ils ont tout compris alors que le texte était assez rude.

En tournée avec La Puce à l’oreille, il y avait des applaudissements sur les changements de décor parce qu’on les faisait en dansant, une idée de Lilo Baur, la metteuse en scène.

Le film a été réalisé en quinze jours

Dans certaines villes, le public applaudissait en rythme, comme si c’était le climax du spectacle. Et dans d’autres, pas du tout. C’est toujours drôle.

Et il faut encaisser ces réactions ou non-réactions tout en restant concentré sur le jeu, les intentions, le texte.

P.C. : Oui. Parfois on peut même se faire un petit regard entre nous, on sait qu’on a fait un bide, et on peut même en rire tellement c’est énorme parfois.

Est-ce que vous avez dû vous forcer, avec les autres sociétaires du film, à être stressés, maladroits, fébriles, voire désagréables dans le film, ou c’est venu naturellement ?

P.C. : Ce ne sont pas que des sociétaires dans le film, il y a aussi des pensionnaires qui y ont joué.

« On n’avait pas de recul lors de la réalisation du film » affirme Pauline Clément

En fait, tous les personnages rappelaient à chacun quelqu’un. On se disait tous que cette habilleuse, on l’avait déjà rencontrée. Tout le monde avait un imaginaire de ces personnages, donc ce n’était pas difficile.

Au contraire, les acteurs arrivaient avec des idées en plus : « J’en ai croisé un comme ça, et en plus il faisait ça. »

Laurent Stocker, en lisant son personnage, a tout de suite dit qu’il était sûr que son personnage donnait des cours de théâtre, qu’il était professeur, et ça me faisait rire de l’imaginer, parce que c’est vrai, c’était évident que ce personnage était professeur.

Vous l’avez tourné en combien de temps ?

P.C. : En quinze journées. C’était rapide, ce n’est pas à refaire. C’était chouette parce qu’on se connaissait tous et qu’on était dans notre lieu, mais je pense qu’il ne faut pas que tous les films se fassent en quinze jours.

Le film a permis aux comédiens de prendre du recul sur les petits accidents de scène

On n’a pas de recul, pas le temps de réfléchir. On tournait aussi avec un enfant et on n’avait pas le temps d’attendre qu’il arrête de pleurer, d’autant plus qu’on n’avait pas le budget pour en avoir deux, comme ça se fait souvent avec des jumeaux.

Il y avait trois prises par axe, donc ce qu’on tournait serait obligatoirement dans le film.

Est-ce que tourner ce film a constitué une forme de thérapie ?

P.C. : Oui, je pense. Quand il y avait des embûches pendant la préparation du film, ça permettait de prendre du recul. On se disait que c’était comme dans le film, que c’était le film dans le film. Ça nous faisait rire.

« Si un spectacle ne se joue pas de notre faute, on doit rembourser 25 000 € à la Comédie-Française » explique Pauline Clément

Et même sur scène, on panique pour des choses qui, quand on les raconte après, s’avèrent drôles, ce n’était pas si grave.

Dans le film, on se demande vite si la pièce va avoir lieu, sinon il faut trouver 25 000 € pour indemniser la Comédie-Française. C’est réel ?

P.C. : Oui, c’est dans nos contrats : si un spectacle ne se joue pas de notre faute, hors hospitalisation et assurance, on doit rembourser la recette de la salle, soit environ 25 000 €, ce qui correspond à toutes les places qui ont été vendues.

Et cette clause met une forme de pression ?

P.C. : De toute façon, il y a toujours une pression à oublier, parce qu’on joue en alternance. À Richelieu, quatre spectacles tournent et ne se jouent jamais le même jour : on peut jouer le lundi, puis le mercredi, puis le mardi la semaine suivante. Donc on peut s’embrouiller.

« On avait peur que le film ne parle pas à d’autres personnes en dehors du monde du théâtre » affirme Pauline Clément

Le week-end, c’est parfois 14h et 20h30. Si on croit jouer à 20h30 alors que c’était 14h, c’est stressant.

Moi, je note tout sur mon agenda, je revérifie. Et après chaque représentation, je redis toujours « à vendredi hein ? », une petite phrase pour ancrer la prochaine date, parce que j’ai peur de m’embrouiller.

Le film a été primé à l’Alpe d’Huez : quatre récompenses, dont le prix spécial du jury et le prix du public. Vous vous y attendiez ?

P.C. : Non. C’était la première fois qu’on le montrait vraiment à un public, on avait fait avant une projection Unifrance, très internationale, et c’était la première fois que le film était vraiment fini.

Pauline Clément : « Le théâtre, ça parle à tout le monde »

On avait aussi fait une projection spéciale pour les salariés de la Comédie-Française. Un régisseur m’avait dit qu’il avait trouvé le film drôle, mais que c’était tellement nous qu’il ne savait pas si ça allait parler à d’autres gens. Quand il m’a dit ça, je me suis demandé s’il n’avait pas raison.

Mais lorsqu’on a vu que tout le public adhérait, et qu’en plus on a obtenu le prix du public, je me suis dit que chacun s’y reconnaissait. En avant-première dans différentes villes, des gens nous disaient : « Je travaille à l’hôpital, ça nous a vraiment fait penser à nous. »

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Est-ce que l’idée était aussi de rendre accessible cette institution, parfois perçue comme élitiste et parisienne ?

P.C. : Quand on avait déposé le dossier pour la série, elle a été refusée en partie parce qu’on parlait de théâtre, on nous disait que c’était trop niche et qu’il n’y avait pas assez d’action. On a renforcé l’écriture, renvoyé le dossier, et on nous a redit que le problème, c’était le théâtre.

À partir de là, on s’est dit : on va parler de théâtre, mais on va vraiment faire attention à ce que ce soit pour tout le monde, parce que le théâtre, c’est tout le monde.

On a tous été au théâtre avec l’école, à glousser tout en haut du balcon, et à la fin on accroche et on adore. Ce n’était pas tant une volonté de changer une image, c’était juste notre version à nous du spectacle vivant et de la Comédie-Française.

 

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