Ce début d’été a été marqué par la sortie au cinéma de la grande fresque autour du général de Gaulle, La Bataille de Gaulle, en deux parties : L’Âge de fer, qui démarre au moment de la débâcle de 1940, et J’écris ton nom, qui nous emmène jusqu’à la Libération de Paris en 1944. Antonin Baudry, auteur et réalisateur de ce diptyque, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce vendredi. Il affirme sa volonté de parler aux jeunes avec ce film qui aborde des thèmes tout autant historiques qu’intemporels : la guerre, la résistance et l’engagement.
Après des débuts timides en salle, vos deux films approchent désormais les 4 millions de spectateurs. Est-ce que ce chiffre vous surprend ?
ANTONIN BAUDRY : Je ne suis pas du tout un expert des chiffres, mais ce que je sens, c’est un enthousiasme en salle. On me rapporte beaucoup d’applaudissements, et j’ai moi-même assisté à des accueils très chaleureux.
Lorsqu’on travaille aussi longtemps sur un film, sentir que l’émotion passe dans les salles, c’est une grande satisfaction.
Quel type de public va voir vos films ? Qu’est-ce que vous constatez quand vous allez en salle ?
A.B. : Ce qui me fait plaisir, c’est qu’il y a tous les âges. C’était vraiment quelque chose d’important pour moi.
« J’ai fait ce film pour les ados et les jeunes » affirme Antonin Baudry
J’ai répété à mes équipes, au tournage, au montage, dans toutes mes interviews, que je faisais ce film pour les ados et les jeunes, pas pour les férus d’histoire. De voir que des jeunes dès 10 ou 11 ans l’ont adoré, ça me fait vraiment plaisir.
Comment vous y êtes-vous pris pour attirer ce public ?
A.B. : Quand vous faites un film, vous ne cherchez pas à attirer un public, ça, c’est le travail du marketing. Vous cherchez à procurer de l’émotion à des gens dans une salle.
Je pensais aux jeunes en le faisant parce que j’avais moi-même un regard d’enfant sur les films. C’est à cet âge-là que j’ai commencé à adorer le cinéma, en regardant des films avec mon père.
« Il faut lutter contre les idées reçues sur la période » soutient Antonin Baudry
Concrètement, il faut s’assurer qu’il n’y a rien à connaître en dehors du film pour pouvoir l’apprécier. C’est un vrai travail, surtout sur une période qu’on croit tous connaître, moi le premier.
J’ai découvert énormément en m’y plongeant. Il faut lutter en permanence contre les idées reçues sur la période, et éviter toute référence extérieure qui ferait décrocher un jeune de 15 ou 20 ans.
Comment avez-vous procédé pour faire ce film ?
A.B. : Je l’ai fait avec ma co-autrice Bérénice Villa, qui est aussi mon épouse. On vivait et travaillait ensemble. On a d’abord consacré un an à la recherche historique, on a lu près de 150 ouvrages chacun, on a pris beaucoup de notes.
L’historien Julian Jackson a été consulté par Antonin Baudry et sa co-autrice Bérénice Villa
Puis un beau jour, on a fermé tous les livres et on a commencé à écrire. L’écriture se fait par couches, par versions.
Quand quelque chose était suffisamment abouti, j’appelais Julian Jackson, un historien britannique que j’avais pris comme consultant historique, auteur d’une excellente biographie de Charles de Gaulle, De Gaulle, une certaine idée de la France.
Il venait à la maison, on discutait, il me faisait un retour, on allait manger, on rediscutait. On a fait ça quatre ou cinq fois.
C’était très utile et paradoxalement, ça nous donnait une grande liberté à Bérénice et moi de savoir qu’il y avait quelqu’un pour nous dire si on s’éloignait ou non du sens de l’histoire. Avoir ce regard second et rigoureux était une vraie garantie.
« Le de Gaulle de 1940 est complètement différent de celui de 1960 »
Même si on fait une fiction, on a voulu qu’elle soit juste historiquement. Et j’entends parfois des gens dire qu’on a pris des libertés avec l’histoire, j’aimerais bien qu’on me dise lesquelles, parce que je crois qu’on est vraiment proches de ce qui est juste.
Votre film offre une image de Charles de Gaulle qui sort des sentiers battus : il passe du statut d’icône à celui d’homme, un homme qui va devenir homme politique. C’était une des facettes de la biographie de Julian Jackson ?
A.B. : Je crois que c’est ça qui surprend les gens. On a une image de du général de Gaulle qui provient en réalité des années 50 et 60.
Le personnage de 1940 est complètement différent : c’est quelqu’un qui se retrouve face à une situation impossible, sans aucune des qualités requises pour ce qu’il veut accomplir.
Il veut se battre, mais il n’a pas d’armée. Il veut convaincre les Français, mais il est totalement inconnu d’eux. Il veut convaincre les Anglais, mais il ne parle pas un mot d’anglais.
La Résistance a commencé le 11 novembre 1940
Il veut agir politiquement, puisque remettre la France au combat aux côtés des Alliés, c’est un but politique, mais il n’a aucune expérience politique.
Il se retrouve face à des interlocuteurs qui le manipulent en deux temps trois mouvements. C’est aussi ce qu’on voit dans le film. Ça surprend, je crois, dans le bon sens, les spectateurs, et peut-être que ça bouscule un peu ceux qui pensaient tout savoir.
Votre film raconte aussi cette union de toutes les résistances disséminées à travers le territoire, ce n’est pas seulement l’appel du 18 juin 40.
A.B. : Au début, il n’y avait pas beaucoup de résistance. Elle n’a commencé que le 11 novembre 1940, lors de cette manifestation de lycéens qui, au péril de leur vie, sont descendus dans les rues sans organisation. Elle n’a été organisée par personne, elle était spontanée et elle s’est faite différemment dans plusieurs lycées.
Le choix de Simon Abkarian était « évident » pour le rôle du général de Gaulle selon Antonin Baudry
Chacun pensait qu’ils seraient une dizaine et qu’ils seraient arrêtés avant d’atteindre l’Arc de Triomphe. En réalité, ils ont été des milliers, ils ont débordé les forces de l’ordre.
Mais jusque-là, tous ceux qui voulaient faire quelque chose ne savaient pas comment. Dans le premier film, L’Âge de fer, j’ai retracé non seulement l’histoire du général de Gaulle, mais aussi celle d’un jeune homme, Fernand, un lycéen qui se sacrifie pour son pays.
J’ai trouvé ça très émouvant, très atypique comme figure, surtout aujourd’hui. Le deuxième film raconte davantage la convergence de toutes ces étincelles allumées séparément.
Antonin Baudry : « On ne veut pas qu’un acteur refasse quelque chose qu’il a déjà fait »
Il y a quelque chose de très fort dans cette union grandissante, parfois difficile à réaliser, c’est le travail de Jean Moulin pour faire de la résistance une force capable d’avoir un vrai impact sur l’avenir du pays.
Le film tient aussi par son casting : Niels Schneider dans le rôle du général Leclerc, Benoît Magimel en général Koenig, et bien sûr Simon Abkarian, bluffant dans le costume du général de Gaulle. C’est un casting qui s’est vite imposé ?
A.B. : Le premier qu’il fallait trouver, c’était de Gaulle. Je l’ai trouvé avec Bérénice, pendant l’écriture. Je ne sais pas si le terme « imposé » est le bon, je parle plutôt d’évidence. Il n’y avait personne d’autre, c’était lui ou personne.
Pour les autres personnages, je me suis demandé qui serait le meilleur acteur ou la meilleure actrice pour chaque rôle, assez indépendamment des CV. La dernière chose qu’on veut demander à un acteur, c’est de refaire quelque chose qu’il a déjà fait, ça se voit tout de suite.
« De Gaulle est souvent décrit comme un chevalier teutonique sorti du Moyen Âge »
Je préfère donner à des comédiens des rôles qui peuvent paraître parce que c’est un défi pour eux autant que pour moi.
Vous avez discuté avec Simon Abkarian de la manière d’interpréter ce général de Gaulle assez atypique ?
A.B. : Oui, entre 200 et 300 fois. On se comprenait très bien, il y avait un langage commun qu’on s’est élaboré qui passait beaucoup par le regard. Après une prise, dès que je disais « coupez », il levait les yeux vers moi et on se parlait sans mots.
J’ai aussi beaucoup puisé dans les témoignages de gens qui avaient rencontré le de Gaulle de l’époque. Il est souvent décrit, par des Anglais comme des Français, comme un personnage étrange, sans âge, semblant venir d’une autre époque.
« Les bureaux sont chargés de couleurs, de vécu, d’objets «
Certains le dépeignent comme un chevalier teutonique sorti du Moyen Âge. Les gens se retournaient dans les rues de Londres parce qu’il est très grand, il a une démarche bizarre, un regard étonnant, un grain de folie. Tout ça, on en a parlé avec Simon à maintes reprises.
Et puis c’est quelqu’un d’habité, traversé d’émotions, mais qui s’efforce de ne pas les montrer. C’est un beau défi pour un comédien, ça se travaille, et Simon adore les défis. Quand il en voit un, il est surexcité et il fonce.
Le film nous plonge dans de grandes batailles mémorables, notamment Bir Hakeim, mais on se retrouve aussi beaucoup dans des bureaux, pour des parties d’échecs diplomatiques, des intrigues. En tant qu’ancien diplomate et ambassadeur, aviez-vous une jubilation particulière à traiter ces scènes ?
A.B. : Ce sont de beaux espaces, chargés de couleurs, de vécu, d’objets, on les a travaillés avec mon chef décorateur Benoît Barouh, et ce sont des espaces que je trouve très poétiques.
Antonin Baudry s’est inspiré des films de Wong Kar-wai
Ce qui s’y passe a un côté à la fois très tragique et très humain. Ce sont des scènes où il y a beaucoup d’émotion de la part des personnages. C’est un peu ce qui se passerait si vous étiez dans votre cuisine avec quelqu’un et qu’il fallait décider de votre relation pour toujours.
Curieusement, les films que j’avais en tête n’étaient pas forcément des films de guerre, je pensais plus à des films de Wong Kar-wai, qui adore filmer des êtres humains dans des petits espaces.
Il y a des hauts et des bas, on voit de Gaulle encaisser beaucoup d’échecs.
A.B. : Énormément. C’est assez stupéfiant, le nombre d’échecs et d’humiliations qu’il a dû encaisser.
Antonin Baudry : « Il y a un écho de la situation actuelle dans le film »
La France libre était d’abord un projet totalement chimérique, puis une cause perdue. Il y a quelque chose de très formateur à voir des gens s’engager comme ça, au péril de leur vie, dans une cause perdue. Ça montre que ce qui compte, ce n’est pas forcément de gagner, mais de le faire, parce que ce serait pire de ne pas le faire. C’est un moteur très puissant.
On a vu des moments comme ça plus récemment : quand l’Ukraine a été envahie, tout le monde se disait qu’ils étaient finis, et il y a des gens qui préfèrent tenir bon même s’ils doivent y passer tous. Je trouve ça vraiment fort.
C’est un film qui nous parle d’aujourd’hui, d’une certaine manière.
A.B. : C’est difficile de dire le contraire, parce que ça touche à un moment fondateur. Il montre à quel moment le contrat social sur lequel on vit aujourd’hui est devenu possible, notamment avec la constitution du Conseil national de la Résistance.
« Je me suis mis dans la position de réaliser un film au présent des personnages »
Et le premier entretien entre de Gaulle et Roosevelt ressemble par beaucoup d’aspects à celui entre Trump et Zelensky. Il a été tourné avant, je n’ai pas cherché à biaiser les choses, je l’ai fait comme je pense qu’il a eu lieu.
Il y a donc toujours un écho de la situation actuelle dans le film. Mais pour être sincère, je pense que ça aurait été le cas il y a dix ans et que ça le sera encore dans dix ans.
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Quelle est la chose que vous avez apprise qui vous a le plus surpris sur la période 1940-1944 ?
A.B. : L’obstination qu’il a fallu, les hasards, les combats pour que la France libre existe d’abord, puis pour qu’elle puisse sauver la France.
Malgré les nombreux livres que j’avais lus sur cette période et ces personnages, je n’avais probablement pas mesuré, dans ma jeunesse, l’ampleur de ce qu’ils avaient traversé.
Il m’a fallu me mettre dans la position de réaliser un film au présent de ces personnages pour en faire vraiment l’expérience et la transmettre. Et je crois qu’elle est juste : ça a vraiment été une succession d’humiliations et d’échecs avant qu’il se passe quelque chose.
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