Arrivé à l’Opéra de Rouen il y a maintenant six ans, Ben Glassberg fera ses adieux en tant que directeur musical à l’occasion de deux grands concerts de gala, les 26 et 27 juin. Après de nombreuses prouesses musicales et des bouleversements personnels, il revient sur cette expérience dans le Journal du Classique de Laure Mézan.
Vous n’avez que 32 ans et vous êtes arrivé à la tête de cet orchestre il y a 6 ans. Quel regard portez-vous sur ce jeune homme qui débutait sa carrière de façon assez fulgurante ?
BEN GLASSBERG : Je ne reconnais pas cet homme. À l’époque, j’avais l’impression que je connaissais presque tout ce qu’il fallait pour être un chef d’orchestre. C’était peut-être une arrogance de jeunesse.
J’avais 25 ans quand Loïc Lachenal [directeur général et artistique de l’Opéra de Rouen Normandie NDR] m’a proposé le rôle de directeur musical. J’ai tout de suite dit oui : c’était évident qu’il y avait une alchimie avec l’orchestre.
Et pendant ces 8 ans en tant que chef d’orchestre à Rouen, j’ai appris qu’en fait, à l’époque, je ne savais rien. Maintenant, je commence à comprendre ce qu’il faut vraiment pour être un directeur musical.
À Rouen, vous avez jonglé entre le répertoire symphonique et l’opéra, entre la scène et la fosse. Vous avez autant besoin des deux pour vous épanouir en tant que chef ?
B.G. : Oui, en fait, je ne crois pas qu’il soit possible d’être un chef d’orchestre sans faire l’un ou l’autre.
Wagner, un défi relevé pour Ben Glassberg
Évidemment, avec la musique symphonique, il n’y a pas d’histoire, mais il y a toujours un discours musical, et cela implique aussi des émotions. Je trouve aussi que lorsqu’on joue dans la fosse, il faut vraiment écouter : ça a beau être le chef qui dirige, ce sont en réalité les musiciens qui écoutent les chanteurs et qui jouent avec eux.
Quels ont été, si l’on pourrait en citer quelques-uns, les plus grands défis que vous avez eu à relever à Rouen ? Je pense à Wagner notamment.
B.G. : Oui. Tristan et Isolde de Wagner a été notre plus grand succès musical. Un an plus tôt, je disais à Loïc Lachenal que je n’étais pas sûr qu’on y arriverait. C’est tellement grand et difficile, c’était un grand espace, nouveau pour moi.
J’avais déjà dirigé Le Vaisseau Fantôme à Vienne, mais Tristan, c’est différent. Et il m’a dit qu’il nous faisait confiance, qu’on allait y arriver, et il avait raison. Les musiciens ont tellement travaillé avant les répétitions, c’était vraiment extraordinaire ! J’étais très ému de diriger cette œuvre qui est peut-être la plus importante dans l’histoire de la musique classique.
Faire ça à Rouen avec nos musiciens, c’était un voyage extraordinaire. Mais évidemment, on a fait beaucoup de choses très touchantes et marquantes. Côté lyrique, je compte Dialogues des Carmélites, cette magnifique mise en scène de Tiphaine Raffier et cette distribution 100% française, c’était extraordinaire.
Et aussi le Ariane à Naxos de Richard Strauss. C’est un opéra de chambre, donc presque écrit exprès pour nos musiciens. J’ai des amis dans la distribution, notamment Sally Matthews et John Findon dans les deux rôles principaux, et Paula Murrihy en tant que compositrice. C’était un très haut niveau et j’ai adoré ces projets.
Ben Glassberg veut briser le tabou sur la santé mentale des musiciens
Cette aventure musicale et humaine a été aussi belle que douloureuse, dans la mesure où elle a été marquée par une grave dépression qui vous a tenu écarté longtemps de la scène. Une dépression et des tentatives de suicide dont vous avez parlé ouvertement. Vous avez aussi évoqué votre coming-out. Est-ce que cela a été important pour votre reconstruction de briser le tabou sur la santé mentale et sur la fragilité des musiciens ?
B.G. : C’est essentiel. J’ai l’impression que beaucoup de gens ont honte des maladies mentales. Surtout dans notre métier d’émotions, parfois très dur et qui nous isole. Il faut qu’on parle honnêtement des conditions mentales.
Si je me casse une jambe, je peux rater des concerts et personne ne dit rien. Mais quand on doit annuler un concert parce que je ne peux pas sortir du lit, parce que je ne veux pas continuer à vivre, c’est différent, on n’en parle pas très souvent. J’ai été très touché par des collègues à Rouen qui m’ont accompagné dans la reconstruction. On a fait Le Vaisseau Fantôme et Iolanta de Tchaïkovski cette saison, après presque un an sans se voir. C’était vraiment comme une famille.
Il y a beaucoup de gens qui comme moi souffrent de maladies mentales. J’ai reçu pas mal de messages sur internet de gens qui m’ont dit qu’ils souffraient eux aussi et me remerciaient pour ce que j’avais dit. Il faut vraiment être entouré de gens qui nous soutiennent parce qu’il est impossible de se reconstruire tout seul.
Et qu’est-ce que cela a changé dans votre façon d’aborder votre métier de chef d’orchestre aujourd’hui ?
B.G. : Ça change beaucoup. Déjà, je travaille moins. Quand on est un jeune artiste, on a l’impression qu’il faut travailler tout le temps, et que si on dit non à un projet, quelqu’un qui va le prendre et on va être oublié. Maintenant, je ne suis plus focalisé sur cela. Ce n’est pas grave si je suis oublié.
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J’adore le métier, j’adore être chef d’orchestre, mais ce n’est pas la chose la plus importante au monde. J’ai mes deux enfants, ma famille, des amis et ma santé à garder avant tout. Depuis que j’ai pris cette décision de mettre en priorité ce qui est important, je prends beaucoup plus de plaisir dans le métier. Et je trouve que la musique peut nous aider à comprendre ce qu’on a dans la tête.
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