Le constat est vertigineux : les naissances ont chuté de 20% en France sur les douze dernières années. Un phénomène structurel aux conséquences énormes qu’a décrypté sur Radio Classique l’économiste Maxime Sbaihi, expert associé à l’Institut Montaigne.
Vous signez Les Balançoires vides, le piège de la dénatalité aux éditions de l’Observatoire. Quels sont les pièges de la dénatalité ?
Plus le phénomène dure, plus il est difficile de ressortir de la dénatalité. Autrement dit, moins il y a de naissances, moins il y a de jeunes dans la société, moins de futurs parents qui font moins d’enfants qu’avant. C’est le même cercle vicieux qui frappe en ce moment la Corée du Sud, le Japon et l’Italie.
Comment expliquer qu’on fasse moins d’enfants qu’avant ?
Il y a beaucoup de causes. Quand vous parlez à un sociologue, il vous parlera de la déconjugalisation : il y a moins de couples qu’avant, et qui durent moins, forcément cela entraîne des effets. Les médecins vous diront que la fertilité baisse avec l’âge, et qu’aujourd’hui les Françaises ont décalé de 5 ans l’âge auquel elles sont mères.
De mon côté, en tant qu’économiste, j’ai regardé le facteur de la crise du logement et le fait que les jeunes générations ont perdu la moitié du pouvoir d’achat immobilier depuis les années 2000. Concrètement, cela représente 20 mètres carrés de moins dans les grandes villes, c’est-à-dire une chambre en moins pour les enfants !
Les salaires bas empêchent de déployer les projets familiaux
Il faut aussi prendre en compte le travail qui ne paie plus. Le niveau de vie des actifs stagne et est d’ailleurs rejoint par celui des retraités, c’est la première fois que ça arrive dans l’histoire.
Les modes de gardes sont devenus inabordables, c’est un sujet très sérieux. Tout cela explique que selon les études, les Français veulent faire davantage d’enfants, mais sont bloqués. Une partie de cette baisse des naissances est subie, contrainte.
Faites-vous un parallèle entre la propension à épargner et la propension à s’abstenir de faire des enfants ?
C’est intéressant : l’économiste Jean-Baptiste Say, déjà au 17ème siècle, disait « faites des épargnes plutôt que des enfants ». Aujourd’hui un arbitrage se fait sur l’enfant car certains ménages sont contraints. Je vous rappelle que le taux de pauvreté est plus élevé chez les moins de 30 ans et plus bas chez les plus de 60 ans.
Un enfant, ça coûte cher, il faut investir. Il y a un problème sur les salaires qui empêche de pouvoir déployer ses projets familiaux.
On assiste à un choc entre la microéconomie et de la macroéconomie. Le ménage se dit « si je fais des enfants, je vais m’appauvrir, je n’ai pas les moyens de les entretenir ». En même temps, la Nation se dit que si les ménages ne font pas assez d’enfants, elle va s’appauvrir. C’est la rencontre de deux logiques inversées ?
C’est ce qui est passionnant dans ces sujets. On passe de l’hyper intime, la décision d’un enfant, qui est très personnel, et des conséquences macroéconomiques et même géopolitiques énormes. Les conséquences pour l’économie et la société sont considérables.
Il n’y a pas qu’en France que la natalité baisse. On observe le même phénomène dans le monde entier. Même l’Afrique fait moins d’enfants ?
Oui, en Afrique, les femmes font 3 fois moins d’enfants en moyenne que leur grand-mère. Mais l’Afrique est un continent très jeune qui va continuer à faire des enfants car sa pyramide des âges est encore pyramidale.
La Chine n’avait pas prévu la baisse démographique
L’Europe est le seul continent qui est déjà en décroissance démographique, nous perdons de la population. Sans immigration, la population ne croît plus. En Asie, le Japon va perdre la moitié de sa population d’ici la fin du siècle. Les naissances sont en baisse et le pays est plutôt réticent à l’immigration.
La Corée du Sud n’est pas très loin, avec 0,7 enfants par femme, le record le plus bas. Le pays n’est d’ailleurs pas très loin d’une trajectoire d’extinction démographique. D’ici la fin du siècle, il pourrait perdre les trois quarts de sa population, un phénomène qui dépasse le cadre économique. C’est sociétal, culturel même.
Même les Chinois sont très inquiets.
La Chine, qu’on croyait vouée à une croissance démographique exponentielle, est déjà en train de perdre des habitants. Elle est rattrapée par sa politique de l’enfant unique, qu’elle a renversé il y a quelques années, maintenant les couples ont le droit d’avoir trois enfants.
Mais on ne peut pas décréter les enfants, ça ne fonctionne pas comme ça, y compris par incitation fiscale. Les autorités de Pékin ont même déployé des fonctionnaires qui appellent les jeunes femmes pour voir si elles sont enceintes !
Moins de jeunes dans l’économie, c’est moins de main d’oeuvre
Le taux de fécondité chinois est autour de 1 et on s’oriente vers ce que les économistes appellent les familles « 4-2-1 », c’est-à-dire un petit-enfant pour deux parents et quatre grands-parents.
La Chine s’oriente vers un système où ils vont être vieux avant d’être riches – c’est un peu l’inverse de nous – avec des retraités sans retraites. Le pays n’avait pas du tout prévu cette baisse démographique
Qu’est-ce qu’on perd en économie à ne pas faire d’enfants ?
On a une jeunesse qui se raréfie : moins de jeunes dans l’économie, donc moins de bras, moins de cerveaux, moins de main d’œuvre. Or, on le sait, le facteur travail, c’est ce qui fait tourner l’économie.
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Et notre modèle social repose sur la démographie. A la Libération, la France a tout misé sur la répartition, sur une pyramide des âges pyramidale, une jeunesse majoritaire et des générations qui se renouvellent. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Cela rejoint le problème des retraites, de la santé, de la dépendance. Vieillir, ça coûte très cher. Le vieillissement démographique, c’est le corollaire de la dénatalité.
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