Amin Maalouf : « On ne pourra pas arrêter l’intelligence artificielle, mais ce n’est pas joué d’avance »

Eliot Blondet -POOL/SIPA

Amin Maalouf, secrétaire perpétuel de l’Académie française et écrivain, publie Le Siècle de notre métamorphose aux éditions Grasset, un essai sur la révolution de l’intelligence artificielle, dans lequel il interroge l’avenir de notre civilisation selon que l’on réussit ou non à appréhender ce moment clef de notre histoire. Il en a parlé ce mardi au micro de Marc Bourreau dans la matinale de Radio Classique.

 

Si le titre affiche le mot « métamorphose » c’est qu’Amin Maalouf a bien compris une chose, et c’est tout le sujet qu’il décide d’explorer dans son nouvel essai : l’IA est en train de bousculer notre civilisation sans commune mesure, c’est pourquoi elle doit concerner chacun d’entre nous, au-delà des seuls spécialistes. « On l’a comparé à la révolution industrielle, à la révolution Gutenberg, mais ça va beaucoup plus loin », observe-t-il. Un phénomène inédit qui s’immisce jusque dans la guerre, les médias ou l’édition, et qu’il s’agirait de comprendre pour espérer l’encadrer. Lucide, l’académicien refuse la résignation face à ce défi à double tranchant : « Il faut accepter qu’on ne pourra jamais l’arrêter, mais essayer de le diriger, de faire en sorte que l’intelligence artificielle ne produise pas un désastre pour l’espèce humaine, mais un progrès. Ce n’est pas joué d’avance. »

La course contre la montre pour rester maître de notre destin est alors lancée : « Tout va extrêmement vite. Imaginez, la révolution des grands modèles de langage, ChatGPT et compagnie, a moins de 4 ans, et ça a déjà changé tellement de choses », constate Amin Maalouf. Toutefois, l’intellectuel écarte le fantasme dystopique qui opposerait l’homme à la machine : « Le vrai danger, c’est de voir des puissances ou même des groupes de fanatiques utiliser les moyens gigantesques qu’offre l’intelligence artificielle dans leurs entreprises, comme pour la fabrication d’armes bactériologiques extrêmement meurtrières. » souligne-t-il.

Amin Maalouf : « On ne désinventera pas ce qui a été inventé. Il faut maintenant essayer de peser sur l’évolution de l’IA »

Aujourd’hui, ce sont principalement les États-Unis et la Chine qui sont aux commandes de cette révolution, et Amin Maalouf veille à ce que l’Europe ne perde pas pied sur ce qui se joue : « L’Europe joue un rôle dans la régulation, et c’est essentiel. Mais il faut qu’elle soit très présente dans ce domaine pour qu’elle puisse véritablement peser. Si elle abandonne la partie, si elle laisse l’intelligence artificielle se faire uniquement aux États-Unis et en Chine, elle ne pourra plus effectuer de régulation et nous serons plus qu’aujourd’hui encore, dans un monde qui est une jungle » s’inquiète-t-il.

Pour autant, il ne désespère pas : « Il y a suffisamment de défis actuellement en Europe pour justifier un sursaut. Je crois que personne d’autre dans le monde ne peut jouer ce rôle de pilotage de l’évolution et de pilotage, notamment, de l’intelligence artificielle. »

Pour Amin Maalouf, c’est à l’homme d’arrêter un mode d’emploi éthique de l’IA

Lorsque Marc Bourreau oriente l’échange sur les problématiques que pose l’intelligence artificielle dans le monde littéraire, Amin Maalouf reste philosophe : « C’est un problème qui va se poser, qui continuera à se poser. Nous n’avons pas de solution miracle. Il n’y aura jamais de règle magique pour décider ce qui doit être publié ou pas. Peut-être qu’il faudra simplement obliger ceux qui utilisent l’intelligence artificielle pour écrire, à le mettre sur le livre à l’aide d’un label. Ce n’est pas gênant, et je pense que c’est plus honnête » propose-t-il.

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Un débat qui l’inquiète autant qu’il le passionne, aussi Amin Maalouf, l’esprit vaillant et pragmatique, maintient : « Dans un monde qui est en train de se transformer profondément, il faut se dire : il y a une chance de voir le monde se métamorphoser. Essayons de piloter cette métamorphose. Ça paraît ambitieux, mais c’est indispensable. »

Pauline Adad

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