Giuliano da Empoli, l’auteur du Mage du Kremlin paru il y a quatre ans, s’empare de nouveau du motif du pouvoir avec son nouveau roman, Le Fondateur, publié chez Gallimard, en s’intéressant cette fois-ci à une autre forme de puissance : celle qui entoure l’informatique. Il en a parlé ce mercredi au micro de David Abiker dans la matinale de Radio Classique.
Lorsqu’on lui demande de dresser le portrait d’Alexander Zimmer, le protagoniste central, Giuliano da Empoli le décrit comme un génie de la Silicon Valley à la tête de l’entreprise Panoptik qui a la particularité de n’avoir qu’une poignée d’usagers, mais pas n’importe lesquels.
« Son entreprise d’intégration de données fournit des services d’information et aide à gérer leurs données aux services de renseignement d’une bonne partie de la planète, à commencer par la CIA, qui a pratiquement cofondé l’entreprise au tout début, l’armée américaine, l’armée israélienne, ICE aux États-Unis, des polices un peu partout, et quelques grandes entreprises, des banques, des compagnies pétrolières. Le but de cette entreprise, est de siphonner toutes les données disponibles dans tous les formats possibles et les mettre dans une seule banque de données qui permet de croiser toutes les informations pour cibler de façon très précise chaque situation ou personne » explique-t-il.
Peter Thiel de Palantir, source d’inspiration du Fondateur
Giuliano da Empoli ne s’en cache pas, Panoptik est directement inspiré de Palantir, fondée au lendemain du 11-Septembre de manière à anticiper les prochaines menaces terroristes, dans la mesure où cette attaque-ci aurait pu être anticipée grâce aux informations disponibles.
« On savait que des choses bizarres se passaient en Afghanistan, qu’Al-Qaïda préparait quelque chose, que des individus un peu curieux s’étaient inscrits à des écoles de vol en Floride, mais ces différentes informations n’ont pas été croisées, donc les attentats n’ont pas été anticipés. » rappelle l’écrivain.
Avant d’être l’objet d’une ambition privée, c’était au départ l’Etat qui avait tenté ce croisement de données par le biais d’un programme visionnaire rapidement jugulé par le Congrès. « C’était un programme orwellien ».
Dans l’ombre du narrateur, Giuliano da Empoli
Conseiller d’un homme politique italien, comme l’a été Giuliano da Empoli avec Matteo Renzi en son temps, le narrateur se met au service du seigneur de l’informatique qui, d’une certaine manière, domine le monde en travaillant pour des services et des États dans le monde entier, dans le domaine de la sécurité et de l’analyse des données.
Un pouvoir aussi séduisant qu’inquiétant que s’emploie à montrer l’écrivain dans ce roman : « On voit d’un côté, la force immense de ces personnages qui ont quand même compris avant les autres les entreprises qu’ils pouvaient lancer. Ils sont aujourd’hui presque comme des dieux de l’Olympe qui se livrent une bataille acharnée pour les attributs du divin. Et parallèlement, ils restent des humains avec des faiblesses. Mon Zimmer peut insérer tout le monde dans sa matrice, mais est incapable de s’adresser à la femme qu’il aime ».
Un glissement du pouvoir des Etats vers la tech
Dans le roman, Zimmer évoque le vieux Salazar, l’ancien dictateur portugais plongé dans le coma, qui à son réveil a été remplacé : le président a nommé un nouveau Premier ministre.
Pour ne pas risquer de provoquer un choc, son entourage a organisé une mise en scène continue pour le maintenir dans l’illusion de diriger le pays. Un exemple qui illustre, selon Giuliano da Empoli, la condition des politiques aujourd’hui. « Ils restent très visibles et paraissent au centre des choses, mais ils déterminent beaucoup moins le cours de nos vies et de notre futur que ces fondateurs de la tech. » analyse-t-il.
A lire aussi
Pour Giuliano da Empoli, les politiques ont leur part de responsabilité dans ce constat : « La politique aurait encore un rôle essentiel à jouer pour justement enrayer ce pouvoir et décider de la trajectoire que ces technologies doivent prendre. » pense-t-il, opposant la faiblesse de la France à la Chine.
« Ce n’est pas le cas des Chinois, qui ont repris le contrôle de la technologie de façon très brutale, constatant bien que le pouvoir de la tech se développait, or ils n’ont pas voulu perdre le contrôle » conclut-il.
Pauline Adad
Retrouvez toute l’actualité Société