Condamnée à 3 ans de prison, Marine Le Pen s’est malgré tout déclarée hier soir candidate à l’élection présidentielle et a annoncé se pourvoir en cassation. Jérôme Jaffré, politologue et chercheur associé au CEVIPOF, était l’invité de la matinale Radio Classique ce mercredi. Il explique que Marine Le Pen revient ainsi sur le devant de la scène politique, au détriment de Jordan Bardella, relégué au deuxième rang.
Comment interprétez-vous la décision de Madame Le Pen hier sur TF1 ?
JÉRÔME JAFFRÉ : Je pense qu’il y a une dichotomie intéressante. Le message politique de Marine Le Pen est extrêmement clair, elle est candidate à l’élection présidentielle, et on peut penser qu’elle ne renoncera pas d’ici avril prochain. En revanche, la confusion judiciaire est absolument extrême dans cette affaire.
Marine Le Pen revient du fond des enfers. Cette candidate cabossée, qui a traversé tant d’épreuves, s’inscrit dans l’histoire des candidats à la présidentielle qui ont réussi à l’emporter autour du thème : « c’est son tour, elle a affronté tant d’épreuves. »
La Cour d’appel ne veut pas entraver la liberté de l’électeur
Face à la justice, elle use de tous les artifices pour sortir du problème qu’elle avait annoncé en disant qu’elle ne ferait pas campagne sous bracelet électronique. Elle met en avant le fait que la Cour d’appel elle-même a évoqué la nécessité de ne pas entraver la liberté de l’électeur. Un bras de fer s’installe.
Je suis frappé par les titres des journaux de province ce matin qui étaient pour la plupart « condamnée mais candidate », et non pas l’inverse. La façon dont on tourne la formule a un sens politique. Toute l’affaire est là : surmontant la condamnation, Marine Le Pen s’installe bel et bien comme candidate.
Le site internet de campagne a ouvert ce matin et s’intitule « Renaissance ». Ce mot vous paraît adapté à la situation ?
J.J. : L’humour n’est pas absent : Renaissance, c’est le parti d’Emmanuel Macron. Ce renvoi de balle est intéressant. Ce qui reste fondamental, c’est le bras de fer avec la justice.
Jérôme Jaffré : « Le RN entretient une confusion autour de la décision pour en limiter la portée auprès des électeurs »
Quel est l’intérêt et le risque politique du pourvoi en cassation ?
J.J. : Le RN joue sur deux axes : le temps et la liberté de l’électeur. Le parti entretient une confusion autour de la décision pour en limiter la portée auprès des électeurs.
Parce que d’abord le pourvoi en cassation est difficile à refuser pour la Cour, même si les chances d’aboutir sont à peu près nulles, mais il a un effet suspensif sur le port du bracelet.
Ensuite, le calendrier devient très incertain. La Cour rendra-t-elle un arrêt rapidement, ou les avocats jouant la montre nous amèneront-ils au printemps prochain sans qu’il ait été rendu ? Si Marine Le Pen est élue présidente à ce moment-là, elle est protégée durant la totalité de son mandat.
« C’est un bras de fer avec la justice » affirme Jérôme Jaffré
Imaginons enfin que la Cour rende un arrêt début 2027 et rejette le pourvoi : peut-on sérieusement envisager qu’une candidate largement en tête des sondages soit empêchée de faire campagne dans les trois mois précédant le scrutin ? C’est un bras de fer avec la justice, mais celui-ci en annonce d’autres.
Si elle est élue, le prochain bras de fer l’opposera probablement au Conseil constitutionnel sur l’usage de l’article 11 pour faire des référendums. Il y a un message politique est très fort : on n’arrête pas Marine Le Pen.
Elle joue aussi de ce qu’elle présente comme une erreur de la justice d’avoir limité à 15 mois la période d’inéligibilité, de l’avoir jugée purgée et d’avoir évoqué la liberté de l’électeur, ce qui lui offre beaucoup trop de souris qui formeront au final un grand trou.
Cette affaire va-t-elle profiter au Rassemblement national ou à ses adversaires ? Comment les autres candidats vont-ils faire campagne ? Sont-ils un peu déstabilisés par cette annonce ?
J.J. : Le calcul était que Jordan Bardella serait candidat, et qu’il apparaît fragile, pouvant s’effondrer, ce qui ne facilitait d’ailleurs pas les annonces de report de candidatures, chacun pouvant faire ce calcul.
« On retrouve une figure classique : le bon roi et le mauvais ministre » explique Jérôme Jaffré
Jordan Bardella est la première victime de l’affaire d’hier : c’est un retour au binôme, certes proclamé par Marine Le Pen, mais dans une hiérarchie différente d’avant, Bardella se retrouve trois pas derrière.
On s’achemine vers la figure classique de l’histoire de France : le bon roi et le mauvais ministre. Ici, ce serait la bonne reine et le Premier ministre qui se fait reprendre lorsqu’il avance une idée contestée. Pour les adversaires du RN, la partie n’est pas la même.
Le bloc central devient spectateur face à la polarisation du débat présidentiel
Il y a d’abord une polarisation accrue du débat présidentiel : le match RN-LFI s’installe de plus en plus clairement dans le paysage politique. C’est la quatrième candidature consécutive à la fois de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, deux personnalités rompues à l’exercice, dotées d’un talent politique.
Entre ces deux blocs, il faut organiser un espace et trouver des thèmes suffisamment forts. C’est donc beaucoup plus difficile pour le bloc central, élargi à LR, de dégager une unité de candidature et de susciter l’envie d’élire un candidat issu de ce camp. Cela les transforme un peu en spectateurs.
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Les électeurs, dans tout cela ? Les électeurs tiennent-ils rigueur à Marine Le Pen d’avoir été condamnée, voire de faire campagne avec un bracelet électronique si le pourvoi est rejeté ?
J.J. : Rien ne le garantit. Il faut comprendre que l’opinion générale sur la classe politique et sur les institutions est au plus bas chez les électeurs. Le RN étant un parti anti-système par définition, cette situation lui permet d’épouser le mouvement de contestation.
« Cette présidentielle est orientée vers la sanction de la classe politique » affirme Jérôme Jaffré
On aurait pu penser que l’argument « tous pourris » jouerait en faveur de Marine Le Pen, ses électeurs pensant « tous pourris, mais pas elle ». Désormais, ses électeurs vont penser : « tous pourris, elle pas plus que les autres ». On voit le niveau d’abaissement que cela représente.
Le problème de cette présidentielle qui s’engage, c’est qu’elle est moins orientée vers la confiance et la résolution des problèmes du pays que vers la sanction de la classe politique dans son ensemble.
Marine Le Pen est celle qui peut continuer d’en profiter, car son mouvement est celui de la sanction. Jean-Luc Mélenchon, de l’autre côté, est le candidat du changement radical de système. Le problème se situe entre ces deux blocs qui, plus que jamais, dominent la vie politique française.
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