La date de la visite avait été tenue secrète pour des raisons de sécurité : hier, Emmanuel Macron s’est rendu à Damas pour rencontrer le président syrien par intérim Ahmed al-Charaa, et il y est toujours. Cette rencontre pourrait marquer un début de normalisation des relations entre les deux pays.
C’est la suite logique d’un processus engagé par le président français en mai 2025, 5 mois après la révolution syrienne de décembre 2024 qui avait vu le régime criminel d’Assad s’effondrer en 12 jours.
Emmanuel Macron avait reçu le 7 mai le président intérimaire syrien, qui rencontra ensuite Trump en Arabie saoudite le 14. En mai 2025, les sanctions américaines, puis européennes, contre la Syrie avaient été levées.
C’est aussi la première visite d’un chef d’État de l’Union européenne en Syrie depuis la chute d’Assad. Le président français avait cependant été précédé par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen en février 2026 et par le président Zelensky il y a trois mois.
La Syrie est essentielle pour la France dans l’indépendance du Liban et dans la lutte contre le terrorisme
Le processus de normalisation des relations est déjà bien engagé. L’ambassade de France en Syrie, fermée en 2011 en raison de la guerre d’Assad contre son peuple, devrait être officiellement rouverte. Par cette visite, Emmanuel Macron va plus loin encore, il montre que la Syrie est d’autant plus essentielle pour la France que celle-ci est engagée pour l’indépendance effective du Liban voisin.
L’élimination du Hezbollah en Syrie grâce à la chute d’Assad avait constitué un facteur d’espoir. Mais la Syrie est aussi clé dans la lutte contre Daech et d’autres groupes terroristes dont on perçoit la résurgence. L’attentat contre un café de Damas qui a fait 10 morts jeudi dernier en atteste.
Le président est accompagné d’une série de chefs d’entreprise français.
Les besoins de reconstruction de la Syrie s’élèvent à plus de 200 milliards d’euros. Les 13 ans de guerre ont coûté au peuple syrien 1 million de morts, essentiellement dus aux forces d’Assad et de ses alliés russe et iranien, sur une population de 22 millions avant la guerre. Il y a aussi eu 12 millions de déplacés, dont 6 millions à l’intérieur du pays, 3,5 millions sont rentrés depuis. Le problème politico-social est immense.
Il faut donc tout reconstruire : maisons, routes, écoles, hôpitaux, réseaux d’eau et d’électricité, etc. Il faut replanter les cultures qui sont saccagées. Le coût de réhabilitation du patrimoine culturel est aussi immense.
C’est essentiel pour que les gens puissent travailler, retrouver un revenu décent, les enfants retourner à l’école. Si le chaos persiste, les haines s’accroîtront encore et cela sera du pain bénit pour les groupes terroristes.
Mais c’est aussi un marché gigantesque pour les entreprises, et la reconstruction est, pour la France, un vecteur d’influence. Encore faut-il que le pays soit sûr pour les investissements.
Pour autant, la Syrie est encore loin d’être un modèle de transition vers la démocratie.
Certes, al-Charaa n’a pas seulement abandonné son nom de guerre, al-Joulani, mais aussi ses habits de chef terroriste en 2016. Il a compris aussi que, dans le fief d’Idleb qu’il commandait avant de lancer l’offensive, son mouvement Hayat Tahrir al-Cham (HTS) devait renoncer à une application rigoriste de la Charia et accorder une liberté de culte aux religions autres que musulmanes pour fédérer.
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Il reste que l’homme n’est pas un libéral démocrate, même s’il a mis en sourdine son discours religieux. Certains de ses partisans se sont livrés à des exactions contre la population alaouite sur la côte syrienne, d’où était issu le clan Assad, et contre la minorité druze à Souweïda, même si al-Charaa les a condamnées.
Certains témoignages font état d’autres attentats contre des sanctuaires chrétiens et d’autres persécutions. Le processus de justice transitionnelle, sous la houlette de tribunaux indépendants, tarde aussi à se mettre en place dans ce contexte de violence et de vengeance. Il est pourtant indispensable pour que la réconciliation entre les différents groupes et minorités, promise par al-Charaa, demandée par Emmanuel Macron puisse commencer. Sinon, la reconstruction sera bâtie sur du sable.
Tout doit être reconstruit en Syrie
Dans ce long processus, l’institution d’une armée régulière puissante et neutre et d’une police respectueuse de la loi, bien formée et impartiale, n’est pas le moindre des défis. Après 54 années de règne sanglant du clan Assad, dont les forces de sécurité avaient été formées par l’ancien criminel nazi Aloïs Brunner, la révolution avait fait naître un espoir immense. Qu’il s’effondre serait de funeste augure.
Nicolas Tenzer
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