Culture : face à l’incertitude, Karine Deshayes et Benjamin Bernheim appellent à rester solidaires

Éloignés des plateaux, coupés de leur public et confrontés à de graves inquiétudes quant à l’avenir, les chanteurs lyriques ont dû s’adapter à un nouveau quotidien sédentaire et solitaire. Alors qu’ils venaient de nous enchanter sur scène comme au disque et que tant de projets s’offraient à eux, la mezzo-soprano Karine Deshayes et le ténor Benjamin Bernheim, les deux artistes lyriques couronnés cette année aux Victoires de la musique, ont ainsi tout stoppé pour se retirer dans le confinement.

 

Karine Deshayes et Benjamin Bernheim étaient attendus dans Roberto Devereux et Manon

Trois représentations seulement pour la nouvelle production de « Manon » de Jules Massenet à l’Opéra de Paris avant que la vie musicale ne se fige totalement. Et voici le Chevalier des Grieux, alias Benjamin Bernheim, confiné à Zurich, au moment où il devait s’épanouir sur la scène parisienne. « Même si nous étions tous dans l’expectative depuis quelques jours, l’arrêt de cette production a été abrupte et difficile mais tellement compréhensible au vu de ce qui se passait, tandis que l’Europe éteignait, peu à peu, ses lumières. Nous avons juste eu le temps de donner une dernière représentation pour une captation vidéo avant d’oublier notre vie d’artiste pour rentrer dans les rangs, dans cette existence à laquelle nous sommes, aujourd’hui, tous soumis. »

 

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Karine Deshayes n’aura, elle, pas eu le temps de se révéler dans ce « Roberto Devereux » de Donizetti qui s’annonçait si prometteur au Théâtre des Champs-Elysées. Un mois de répétitions et pas une seule représentation publique ! « Nous avons ressenti une grande frustration et une grande tristesse, après avoir répété jusqu’à l’Italienne, avec décors et costumes. Il s’agissait, en outre, d’une prise de rôle pour Maria Agresta et moi-même, et de belles retrouvailles depuis notre « Norma » en 2016 à Madrid. Mais une partie de l’équipe étant italienne, une certaine angoisse régnait déjà, à tel point que l’arrêt de la production a été également vécu, pour eux, comme un soulagement car ils ont pu rentrer auprès des leurs. Notre rêve maintenant serait de pouvoir en donner, un jour, une version de concert. »

 

Karine Deshayes se sent « comme un oiseau en cage »

Interrompre l’élan, tout arrêter quand le public vous acclame, que les critiques saluent vos prestations, que les projets se multiplient et que l’avenir s’annonce si épanouissant peut s’avérer d’autant plus frustrant. Car ces grands artistes sont peu habitués à l’inactivité. « Tous ceux qui me connaissent savent que je ne prends que très rarement des vacances, » nous a confié Karine Deshayes. « L’année dernière, j’ai été absente 7 mois consécutifs, alors imaginez le contraste avec ma situation actuelle ! C’est assez déstabilisant de ne plus être dans la dynamique d’une production, même s’il est toujours bon de se reposer. J’aime chanter et j’ai, en ce moment, l’impression de ne plus pouvoir m’exprimer. Je me sens comme un oiseau en cage ».

 

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Pour Benjamin Bernheim, la connexion avec le public, via internet et les réseaux sociaux, permet de ne pas briser complètement la vague : « L’hyper connectivité est une chance pour nous ! Quelques jours seulement après le confinement, « Manon » a été disponible sur le site de l’Opéra de Paris tandis que l’un de mes récents concerts à Bordeaux a été retransmis sur les réseaux sociaux. Si l’acte de chanter s’arrête, notre travail demeure accessible au public. On réalise d’ailleurs, dans ce malheur, que les gens ont encore plus besoin de culture et y ont facilement accès. »

 

Benjamin Bernheim doit chanter le Requiem de Verdi en mai à Valence, un rendez-vous qui semble compromis

Les artistes ont été parmi les premiers impactés par les conséquences de la pandémie, dès l’instauration des mesures de restriction imposées aux salles de concert. Mais ils ne seront, sans doute, pas les premiers à reprendre leurs activités lorsque sera instauré le déconfinement, qu’on imagine progressif. Comment penser à l’avenir, anticiper la reprise dans une telle incertitude, quand il faut compter jusqu’à 6 semaines de répétition en amont d’un spectacle ? « Je ne sais pas quelle sera ma prochaine production » nous a avoué Benjamin Bernheim pour qui la perspective de chanter le Requiem de Verdi en mai, à Valence, en Espagne semble bien compromise.

 

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S’il garde encore un peu d’espoir pour le mois de juin, le ténor demeure lucide face à un retour sur scène qui pourrait être bien plus tardif. L’heure est donc au repos : « J’en ai profité pour faire une vraie pause pendant deux semaines, sans aucun exercice vocal et je recommence seulement, depuis quelques jours, à chanter, à réactiver ce muscle qu’il est nécessaire d’entraîner, d’exercer. Et puis, après tout ce temps, cela commence à me démanger ! » Un confinement peu propice également à la pratique vocale pour Karine Deshayes : « Etant souvent en production, j’ai l’habitude de travailler dans les théâtres. Ainsi, je ne dérange pas mes voisins ! Chez moi, je ne chante jamais à pleine voix, me contentant de « marquer » ou de travailler à la table. Et puis, sans piano, difficile de répéter. Mes chefs de chant et mon professeur me manquent terriblement. Je compte, cependant, m’y remettre car si ma voix est reposée, le souffle et le soutien doivent également être entraînés. Mais voir tant de mes projets contrariés ne me facilite pas la tâche. J’espère vraiment, comme tous mes collègues, pouvoir chanter à nouveau le plus rapidement possible. Je devais être marraine de la nouvelle édition de « Tous à l’opéra ». Cette manifestation qui rassemble un large public, inenvisageable donc en ce moment, a été repoussée à l’automne. Je ressens ainsi un stress par rapport au futur même si j’ai bien envie de rester optimiste. »

 

« Les rapports humains me manquent », confie Benjamin Bernheim

Sans aucune activité publique chacun tente de trouver ses marques et de donner un autre sens à sa vie. « Je peux prendre le temps d’appeler mes proches, avec ce sentiment d’être enfin disponible pour eux » nous dit Karine Deshayes dont les journées sont désormais ponctuées par le rangement, la lecture, l’écoute de la musique et une toute nouvelle activité : « Savoir que je viens de me mettre à la cuisine fera sans doute bien rire mes proches ! Mais j’ai enfin appris à me servir de mon four et je découvre que je ne suis pas si mauvaise dans ce domaine (rires) ! » En marquant le coup d’arrêt d’une vie intense et bouillonnante, le confinement est ainsi propice à une forme d’apaisement, comme le rapporte également Benjamin Bernheim : « Cela permet de souffler, de respirer, de se poser, même si les rapports humains me manquent, surtout après avoir passé 6 semaines avec mes formidables partenaires de « Manon ». Mais nous restons en contact les uns avec les autres. Il faut savoir être résiliant et attendre. Je vois cela comme une pause de consolidation. Cela permet de réfléchir au passé comme au futur et de mettre bien des choses en perspective. »

 

Le Metropolitan Opera a fait usage de la clause de force majeure, et ne verse plus de salaires

Benjamin Bernheim et Karine Deshayes comptent parmi les signataires d’une lettre ouverte appelant le pouvoir public à répondre au cri d’alarme d’une profession fortement inquiète sur son avenir. Car un artiste qui ne chante pas n’est, tout simplement, pas payé ! Cette démarche, qui se veut collective, pourrait donner naissance à une association voire à un fond de soutien pour les plus fragiles. Le mot d’ordre est ainsi au rassemblement et à l’entre aide. « Cette lettre traduisait notre inquiétude face à l’éventuel usage de la clause de force majeure, à laquelle le Metropolitan Opera a eu recours pour ne pas avoir à payer le moindre salaire. Heureusement, cela n’a pas été le cas en France. Depuis, plusieurs discussions ont permis de faire évoluer les choses et des aides financières devraient arriver, avec une priorité sur les petits cachets. Il faut savoir que cette situation, qui pourrait durer jusqu’à 6 mois pour le monde lyrique, concerne également les agents, techniciens, régisseurs… Il est indispensable d’être solidaire, d’avoir conscience de l’autre, d’être dans l’empathie » nous a confié Karine Deshayes.

 

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Un même esprit de fraternité anime Benjamin Bernheim : « C’est tous ensemble que nous devons attirer l’attention sur la fragilité de notre situation, en particulier celle des jeunes chanteurs qui sont les plus impactés financièrement. Nous allons devoir nous serrer les coudes, aux côtés des institutions, elles aussi fragilisées, afin de tous survivre. Tout est entre les mains des politiques à qui nous demandons de prendre en compte l’importance de la culture en tant que chaînon fondamental de notre vie. Il est indispensable de trouver des accords pour les artistes comme les institutions, de le faire main dans la main et non les uns contre les autres. »
Quel message transmettre au public qui attend avec impatience la réouverture des théâtres lyriques ? Et si nous en profitions pour cultiver notre curiosité comme nous y invite Benjamin Bernheim ? « Il faut être patient », nous dit-il, « et ne pas oublier de penser à ceux qui ne connaissent pas encore les feux de la rampe, à ces jeunes artistes en début de carrière. Nous avons tous besoin de votre soutien. Nul ne sait quand nous reviendrons, ni sous quelle forme se fera ce retour. Profitez-en, en attendant, pour élargir vos horizons et découvrir des artistes auxquels vous ne prêtiez peut-être pas attention ». Quant à Karine Deshayes, elle nous promet la fête : « Même si nous ne sommes plus sur scène, notre public est sans cesse dans nos pensées. Nos retrouvailles seront forcément festives et pétillantes, comme des bulles de ce champagne que j’aime tant mais dont je m’abstiens aujourd’hui car je ne peux le savourer que dans la convivialité et le partage ! »

 

Laure Mézan

Quelques rendez-vous pour la saison prochaine sur des scènes françaises :
Karine Deshayes sera de retour, en avril 2021, au Théâtre du Capitole de Toulouse : elle fera ses débuts, dans le rôle de la Comtesse des « Noces de Figaro » de Mozart, dans une mise en scène de Marco Arturo Marelli. D’ici là, elle honorera son rôle de marraine de « Tous à l’opéra », dont l’édition a été reportée au week-end des 24 et 25 octobre 2020.
Alors que l’incertitude plane sur la reprise en juillet de « La Bohème » de Puccini mise en scène par Klaus Guth, où il devrait reprendre le rôle de Rodolfo, Benjamin Bernheim reviendra à l’Opéra de Paris, la saison prochaine, au printemps, pour le rôle-titre du « Faust » de Gounod, mis en scène par Tobias Kratzer.