SERKIN Rudolf

Rudolf Serkin, pianiste de la même génération qu’Horowitz et Rubinstein, ne s’est pas enfermé dans une carrière de virtuose. Il a rayonné à travers l’enseignement et le festival de Marlboro, qu’il avait fondé avec son beau-père le violoniste Adolf Busch, en parallèle de sa carrière de concertiste.

Rudolf Serkin en 8 dates :

  • 1903 : Naissance à Eger (aujourd’hui Cheb, en République tchèque)
  • 1918 : rencontre Schönberg
  • 1921 : fonde le duo Bush-Serkin
  • 1951 : fonde le Festival de Marlboro avec Adolf Busch et Marcel Moyse
  • 1960 : Concerto n°2 de Brahms avec l’Orchestre de Philadelphie (Columbia), l’un des nombreux enregistrements concertants de Serkin avec Eugene Ormandy
  • 1968 à 1976 : dirige le Curtis Institute de Philadelphie
  • 1987 : Sonates n°30, 31 et 32 de Beethoven (DG), témoins de la grande place de Beethoven dans le répertoire de Serkin.
  • 1991 : Mort à Guilfort, dans le Vermont (Etats-Unis)

L’enfance à Eger : entre pauvreté et premiers pas au piano

« Je suis musicien plutôt que pianiste. Le piano est seulement mon instrument. » Ainsi Serkin aimait-il se qualifier lui-même, lui qui toute sa vie a servi la musique plutôt que les seules ambitions d’une carrière de virtuose. Cinquième d’une fratrie de 8 enfants, Rudolf Serkin est né à Eger en 1903, une ville de Bohème alors dans l’empire austro-hongrois. La musique a toujours été là, entre un père chanteur et le piano que le petit Rudolf commence à 4 ans. Mais ses premières années sont aussi marquées par la pauvreté et l’antisémitisme.

Enfant prodige du piano, trop jeune pour entrer au Conservatoire de Prague, on présente Serkin à Alfred Grünfeld, pianiste et compositeur reconnu, qui le confie au pédagogue Richard Robert – qui fut aussi le professeur de Clara Haskil et de Georges Szell. Serkin devait d’ailleurs, bien des années plus tard, entamer une fructueuse collaboration avec Georges Szell, devenu chef d’orchestre.

A l’adolescence, Serkin est installé à Vienne et fréquente le salon d’Eugenie Schwarzwald. Cette journaliste aux idées novatrices, notamment dans l’éducation des filles, est elle aussi issue d’une famille juive, et se fait volontiers la promotrice des artistes. Elle présente Serkin au philosophe Karl Popper, au peintre Oscar Kokoschka et à l’architecte Adolf Loos. Ce dernier introduira le pianiste auprès de Schönberg en 1918. Serkin, qui n’a alors que 15 ans, étudie déjà la composition avec Joseph Marx. L’influence conjuguée de ces deux compositeurs, l’un conservateur et l’autre résolument moderne, sera très bénéfique au pianiste tant dans son jeu que dans sa compréhension du répertoire.

La rencontre qui change tout : le duo avec Adolf Busch

Serkin n’a que 13 ans lorsqu’il donne son premier concert au Musikverein de Vienne, et déjà le succès est là. En 1921, le violoniste Adolf Busch lui propose de former un duo. C’est le début d’une longue amitié jalonnée de nombreux concerts, en sonate ou avec les membres du quatuor Busch qu’Adolf avait créé en 1913. Serkin s’installe à Berlin chez la famille Busch. Mais en 1933, les persécutions contre les juifs les incitent à se réfugier en Suisse. En 1939, Serkin quitte le vieux continent – toujours en compagnie d’Adolf Busch, dont il a entre-temps épousé la fille Irene – pour devenir directeur du département de piano au Curtis Institute de Philadelphie, sur la recommandation de Samuel Barber. Et en 1951, le duo Serkin-Busch fonde dans le Vermont le festival de Marlboro avec le flûtiste Marcel Moyse.

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Conçu comme une académie d’été avec des concerts ouverts au public, le festival de Marlboro est toujours une référence aujourd’hui. Serkin y a imprimé sa marque, bien sûr, comme de terminer la saison par la Fantaisie chorale de Beethoven, interprétées par tous les étudiants de l’académie et Serkin au piano. Loin d’être anecdotique, cette habitude révèle un état d’esprit : être musicien avant d’être instrumentiste ou chanteur, et savoir faire passer la musique avant l’ego. Car si les étudiants se répartissaient dans l’orchestre, ceux qui prenaient place dans le chœur n’étaient pas tous chanteurs ! Cette tradition s’est arrêtée à la mort de Serkin, puis a été réintroduite au bout de quelques années, à la demande des participants du festival. Preuve que l’état d’esprit du festival a survécu à son créateur.

Horowitz a toujours eu une profonde admiration pour Serkin

C’est un concert en 1936, avec Toscanini à la tête du Philharmonique de New York, qui a lancé la carrière de Serkin aux Etats-Unis. Mais le pianiste ne s’est pas contenté d’un parcours de soliste. Sa curiosité naturelle, et une envie profonde de servir la musique sous toutes ses formes auprès de ses contemporains, le poussent vers d’autres voies. Les années 60 et 70 sont particulièrement denses pour lui, car il cumule l’enseignement, la direction artistique de Marlboro, et même la direction du Curtis Institute de 1968 à 1976.

C’est encore lui qui incite la mécène Rosalie Leventritt à créer à New York le concours du même nom. Pourtant, ses multiples activités n’empêchent pas Serkin de rester concentré sur son art. Lorsqu’Horowitz l’entend jouer pour la première fois en Suisse dans les années 30, il affirme avoir vu un « artiste authentique » – alors qu’Horowitz craignait parfois avoir lui-même sacrifié la musique aux sirènes de la virtuosité. Plus tard, lorsqu’on demande au virtuose qui il aurait aimé être, Horowitz répond : « Serkin ». Pourtant Serkin admire Horowitz, tant pour sa technique que pour sa musicalité, et fait partie de ceux qui l’ont convaincu de revenir à la vie musicale après 12 ans d’absence.

Au cœur du répertoire : de Schubert à Reger

Schubert fait partie des piliers du répertoire de Serkin. Après avoir volontiers joué Ravel et Debussy, le Premier Concerto de Bartok et le Quatrième de Prokofiev, Serkin a resserré au fil du temps son répertoire autour des compositeurs germaniques : Bach, les classiques Mozart et Haydn, et les romantiques. Il se fait défenseur de la musique de Reger, qu’il a probablement découvert à Vienne durant ses années d’apprentissage avec le compositeur Josef Marx. C’est aussi un inconditionnel des sonates de Beethoven, qui figurent au programme de tous ses récitals à Carnegie Hall pendant 50 ans.

 

 

S’il a aussi enregistré avec Bruno Walter, Bernstein ou Abbado, c’est néanmoins avec Eugene Ormandy que Serkin a gravé l’essentiel de son répertoire concertant. Il faut reconnaître que la proximité géographique aide : Ormandy dirige l’Orchestre de Philadelphie, lorsque Serkin est professeur puis directeur au Curtis Institute… à Philadelphie, donc. La virtuosité chez Serkin va de pair avec une certaine gravité dans le rapport à l’instrument. Perfectionniste, toujours persuadé d’être en-deçà du but qu’il s’était fixé, Serkin s’impose une discipline de vie austère. Ce qui n’empêche pas des moments de musique en famille, comme ces séances de répétition où son fils Peter joue la partie d’orchestre au piano. Une complicité père-fils précieuse, dont Peter Serkin a toujours gardé un souvenir attendri. Rudolf Serkin est décédé en 1991 aux Etats-Unis, à 88 ans, à une vingtaine de kilomètres du festival de Marlboro qu’il avait créé 40 ans plus tôt.

Sixtine de Gournay

 

 

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