La France décroche en Afrique face aux nouvelles puissances, et c’est une erreur stratégique

CHINE NOUVELLE/SIPA

L’Afrique est un continent stratégique, et il est temps que la France s’en rende compte. C’est le message délivré ce vendredi sur Radio Classique par le géopolitologue Pascal Lorot, président de l’Institut Choiseul. Dans son livre Adieu Afrique, histoire d’une rupture fatale, édité chez Fayard, il explique pourquoi la France doit nouer un lien commercial solide avec ce continent.

 

Il y a dans votre livre un regret, une conviction, et sans doute un espoir. Le regret, c’est que la France a lâché l’Afrique. Qui a lâché qui ?

PASCAL LOROT : Ce n’est pas l’Afrique qui nous a quittés, c’est nous qui l’avons perdue, d’une certaine manière, à force de renoncements. Ces renoncements sont à la fois économiques, politiques et culturels.

Sur le plan économique, nos entreprises engagées en Afrique ont du mal à trouver leur place, à comprendre et à s’ajuster à la nouvelle donne. Nos banques ont vendu l’intégralité de leur réseau aux Marocains. Comment peut-on accompagner les entreprises françaises s’il n’y a plus de banques françaises sur place pour assurer les financements et les montages financiers ?

De plus, il y a une absence flagrante de stratégie au niveau de l’État. Quelle doit être notre politique d’accompagnement de l’Afrique pour préserver et développer nos intérêts économiques ?

Pascal Lorot : « Tout le monde vient en Afrique, les Chinois, les Russes, les Turcs »

Politiquement aujourd’hui, on ne s’est pas encore affranchi des réflexes de la Françafrique, au sens où nous considérons toujours que l’Afrique n’est pas une entité adulte. L’attitude de certains chefs d’État ou d’autorités politiques françaises s’apparente souvent à celle d’un maître d’école s’adressant à ses élèves. Il y a du paternalisme, une condescendance, et une vision en complet décalage avec la réalité.

Nous n’avons d’ailleurs plus les moyens de cette condescendance, car nous ne sommes plus une puissance coloniale, ni une puissance régionale.

PL. : Absolument, et nous ne sommes plus légitimes pour donner des leçons de morale sur les comportements à adopter.

Nous vivons dans un monde multipolaire : tout le monde vient en Afrique, que ce soient les Turcs, les Russes, les Chinois, les Indiens ou les Brésiliens. Nous ne sommes plus qu’un acteur parmi d’autres, avec certes quelques privilèges liés à la langue, à l’histoire, à la géographie, à une connaissance mutuelle et aux flux migratoires, qui peuvent d’ailleurs être perçus positivement.

Mais si nous ne maximisons pas cet avantage, nous serons balayés. En l’espace d’une génération, la part de marché africain détenue par les entreprises françaises est passée de 15 % à environ 7 ou 8 %.

Comment expliquez-vous ce décrochage ? Il n’y a pas qu’une question de condescendance ou de maladresses diplomatiques. Quelles sont les méthodes des autres puissances – les Libanais, les Chinois, les Turcs ou les Russes – pour conquérir les marchés dont ils ont dépossédé les Français ?

PL. : Mettons déjà leurs actions en perspective avec les nôtres. Notre politique à destination de l’Afrique est aujourd’hui fortement conditionnée par des logiques de repentance et de culpabilisation ; nous battons notre coulpe en permanence. Or, ce n’est pas ce que veulent les Africains.

80% des Africains n’ont pas connu la colonisation

Il faut bien comprendre qu’aujourd’hui, ils n’ont pas connu la colonisation. L’âge médian en Afrique est de 19 ans, ce qui signifie que 80 % de la population ignore ce qui s’est passé avant les années 1960. Ils ont toujours vécu dans des États indépendants.

Pourtant, lorsque l’on observe la situation en Algérie, au Mali ou au Burkina Faso, on constate que le chiffon rouge de la défiance vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale est toujours agité de façon très démagogique.

PL. : Il est agité parce que nous restons bloqués dans le symbole. Nous parlons de repentance et lançons des commissions d’enquête sur les drames du passé, mais les Africains s’en moquent. Ce n’est pas ce qu’ils attendent de la France ou des autres.

Ce qu’ils veulent, ce sont de véritables partenariats d’égal à égal, centrés sur les infrastructures, le développement durable, le renforcement des mobilités régionales, ainsi que l’accès à l’eau et à l’énergie. Ils souhaitent qu’on les accompagne, et non qu’on les instrumentalise ou qu’on les infantilise.

Ces pays ont des projets et de véritables visions, avec des plans de développement à l’horizon 2030 ou 2050. Ils ont besoin de partenaires qui les considèrent comme des entités adultes et qui respectent leur souveraineté, un concept que l’on met à toutes les sauces en Europe mais qui doit aussi s’appliquer en Afrique. C’est cette offre de partenariat d’égal à égal que les autres proposent et que nous ne fournissons pas suffisamment.

Que deviennent les pays qui ont rompu avec la France, comme le Mali, le Burkina Faso, le Tchad, le Sénégal ou le Niger ? N’ont-ils pas lâché la proie pour l’ombre ?

PL. : On pourrait le penser, en tout cas pour les pays de l’Alliance du Sahel.

Pour les autres, le contexte est différent. Le Sénégal a une vie démocratique complexe aujourd’hui, mais c’est aussi parce qu’il a une vie démocratique !

Les autres pays d’Afrique francophone tirent très bien leur épingle du jeu tout en restant proches de la France. Regardez la Côte d’Ivoire, qui affiche un taux de croissance moyen de 8 % sur les dix à quinze dernières années : Abidjan n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était hier. Le Bénin, sous l’impulsion du président Talon, est en train de devenir une économie moderne.

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Nous avons souvent tendance à percevoir l’Afrique de manière uniforme. Or, l’Afrique, c’est 54 pays et 30 millions de kilomètres carrés. Pour vous donner une idée de l’échelle, on pourrait y faire entrer les États-Unis, le sous-continent indien, la Chine, le Japon, la Corée et l’Europe, et il resterait encore de la place. C’est un continent gigantesque caractérisé par une multitude de situations.

 

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