Annuler la dette, est-ce possible ? Quelles conséquences ? Le prix Nobel d’économie Philippe Aghion répond

ISA HARSIN/SIPA

Avec une dette de plus de 3500 milliards d’euros, la France cherche toutes les solutions pour redresser la situation. Le candidat insoumis Jean-Luc Mélenchon propose même de « foutre au feu » les 18 % détenus par la Banque centrale européenne, autrement dit une annulation partielle. Cette idée, notamment défendue par l’homme d’affaires Matthieu Pigasse, a-t-elle un sens ? David Abiker a posé la question ce lundi à Philippe Aghion, prix Nobel d’économie et premier invité de la nouvelle saison de la matinale de Radio Classique.

 

Effacer près de 20% de la dette française d’un seul coup, c’est l’idée du leader de la France Insoumise. « Donner du crédit à cette idée, c’est pour moi quelque chose d’invraisemblable », déclare Philippe Aghion, s’interrogeant sur le soutien affiché par Matthieu Pigasse, banquier et milliardaire qui pourtant « connaît la finance ».

Tout d’abord, est-ce techniquement possible ? Oui, explique Philippe Aghion, la BCE peut le faire, mais ce serait « catastrophique ».

Aujourd’hui, détaille-t-il, la Banque centrale européenne ne peut pas acheter des titres directement émis par les États membres, mais elle peut en racheter sur les marchés secondaires. « Le fait que la Banque centrale européenne soit créancière à travers ces titres lui permet techniquement de les annuler sans que, en apparence, personne ne soit lésé ». En apparence, certes, mais pas en profondeur.

Pourquoi l’Etat français va y perdre en annulant la dette

Car la Banque centrale européenne perçoit des intérêts sur ces titres, et cela représente une partie importante de ses ressources. Et, souligne Philippe Aghion, « il ne faut pas oublier que la BCE a comme actionnaires les États membres de la zone euro ». Cela signifie que la Banque de France perçoit des intérêts sur ces titres qu’elle reverse à l’État français.

En résumé : « si vous annulez la dette publique, vous annulez la possibilité qu’a l’État français de percevoir les intérêts versés par la Banque de France. L’État va perdre d’une main ce que l’annulation de la dette détenue par la BCE lui aurait fait gagner de l’autre ».

Banqueroute, fin de l’euro, c’est le scénario catastrophe

Pour le prix Nobel d’économie, l’opération est non seulement nulle, mais mauvaise. En effet, en cas d’annulation de la dette, la BCE refusera immédiatement d’acheter des titres français, une réaction aussitôt imitée par « les vrais prêteurs, ceux qui souscrivent aux émissions de dettes ». C’est le scénario catastrophe : « à ce moment-là, c’est la banqueroute ».

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Philippe Aghion dévoile ce qui anime en réalité le leader de la France insoumise : « le véritable dessein derrière cette proposition, c’est de mettre à bas la zone euro en violant un des principes fondateurs : la Banque centrale européenne ne finance pas directement les États. Elle peut racheter des titres sur le marché secondaire, mais elle ne peut pas financer directement les États ».

Or, poursuit l’économiste, c’est à cette condition que l’Allemagne avait renoncé au mark et investi sa confiance et sa crédibilité dans la monnaie unique. L’annulation d’une partie de la dette française signifierait donc tout simplement « la fin de l’euro ».

Béatrice Mouedine

 

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