La Chine en 2035 : Surpuissante ou effondrée, quel scénario économique est le plus probable ?

Wang Ye/AP/SIPA

La Chine vient de faire une entrée fracassante dans la course à l’intelligence artificielle avec DeepSeek, le concurrent chinois de ChatGPT. Cette incursion relance les interrogations sur les ambitions de Pékin de devenir la première économie mondiale. François Godement, conseiller spécial de l’Institut Montaigne s’est penché sur l’avenir de l’Empire du Milieu, et a livré son analyse dans Les Voix de L’économie de ce jeudi 30 janvier.

François Godement présente une une étude sur les perspectives à horizon 2035 avec 4 scénarios. Le premier, c’est une Chine au sommet du monde, ultra puissante. Le deuxième, c’est un pays qui va rester dans le peloton de tête mais sans arriver au sommet. Le troisième, c’est la fin du miracle économique et technologique chinois et le dernier scénario – le plus négatif – c’est le retour des questions de régime et systémiques.

Est-ce que ces 4 hypothèses sont aujourd’hui à égalité, ou est-ce que l’un des scénarios vous paraît le plus probable ?

Alors pour répondre, il faut être convaincu que le réel est rationnel. Or on a toujours eu des surprises dans l’histoire chinoise avec des changements de périodes souvent chaotiques.

Pour l’instant, avec cet horizon de 10 ans qui correspond à peu près à la longévité politique probable de Xi Jinping, on peut penser que deux scénarios sont possibles : le succès total (scénario 1) ou le succès relatif, légèrement endigué par les concurrents et les partenaires mécontents de certains aspects (scénario 2).

Le troisième scénario dépend de la situation intérieure chinoise, car un régime totalitaire bride forcément un certain nombre d’initiatives économiques et de changements. Le scénario 4, c’est l’accident.

Qu’est ce qui va faire la différence, à votre avis, entre ces différents scénarios ? Vous dites que le chemin emprunté par la Chine au cours des 10 prochaines années ne sera pas uniquement le résultat de ses propres décisions, cela va dépendre aussi de la réaction des autres.

Si on avait écrit 4 scénarios sur la Chine dans les années 80, 90, même au début des années 2000, on n’aurait pas tant parlé des partenaires et de nos réactions. Pourquoi ? Parce qu’une grande partie de l’essor de la Chine était intérieur, et si la percée internationale avait commencé, ça n’était pas l’aspect dominant.

Une fragmentation commerciale du monde préjudiciable pour la Chine ?

Aujourd’hui, [on observe] la croissance continue des exportations à travers toutes les vicissitudes, la montée en puissance dans des créneaux technologiques nouveaux ainsi que cette armée surpuissante, la deuxième au monde et le vocabulaire offensif de Pékin. Donc la réaction des autres peut déterminer en retour ce que pourra faire la Chine.

Dans quelle mesure est-ce que la Chine peut bénéficier de la fragmentation du monde à la fois sur le plan géopolitique mais aussi sur le terrain économique ?

C’est un exercice délicat pour la Chine parce qu’il y a au moins un point sur lequel elle a besoin d’un monde avec des règles : le commerce international.
La Chine est un immense exportateur de biens manufacturés chaque année (au-delà de 3.400 milliards de dollars en 2024 selon Les Echos NDR) vous dépendez de vos acheteurs.

Donc, une fragmentation commerciale du monde serait préjudiciable à l’économie chinoise ?

Elle est préjudiciable à ceci près qu’on peut imaginer des blocs préférentiels dans lesquels la Chine réussirait à recréer des sphères d’influence commerciale et où nous échouerions, ce qui suppose d’ailleurs une désunion transatlantique, par exemple.

La Chine avance sur le plan technologique. On l’a vu encore il y a quelques jours avec DeepSeek dans l’intelligence artificielle, on en a aussi parlé avec TikTok sur les réseaux sociaux, dans les voitures électriques, avec une avance technologique sur les batteries que les Européens n’ont vraiment pas vu venir. En quoi est-ce que cette avancée technologique peut être un moteur pour arriver au sommet ? Est-ce qu’à votre avis ce sera suffisant ?

Le techno futurisme, c’est vraiment la perspective qu’a Xi Jinping, en dehors du dogme marxiste-léniniste et du contrôle. Ce ne sera pas suffisant en raison de la démographie, qui dans 10 ans deviendra très négative, mais aussi parce que les Chinois ont perdu confiance dans leur système d’épargne. Tout cela compte pour la croissance à long terme.

Les chercheurs chinois acceptent en majorité le système dans lequel ils vivent

Mais à court terme, [l’occident] a énormément compté sur le fait qu’un régime totalitaire bridait tellement les capacités d’innovation que ça ne marcherait pas. En réalité, les techniciens, les scientifiques, les chercheurs acceptent dans leur majorité le système tel qu’il est.

Un régime totalitaire peut imposer ses vues. C’est le cas dans la transformation énergétique du pays. On a tendance à parler de la consommation de charbon de la Chine, mais le pays est en train de s’installer comme le premier producteur d’énergie solaire et éolienne. La Chine investit également beaucoup dans le nucléaire, c’est une concurrence à l’Union européenne. Est-ce que l’UE va devoir importer des technologies chinoises ?

On le fait déjà dans le solaire, on s’apprête à le faire dans l’électrique. Le plan de verdissement tel qu’on a élaboré, coincé entre les États-Unis qui en feront moins et qui ont des ressources fossiles à peu près inépuisables – plus que l’Arabie saoudite aujourd’hui -, et la Chine qui est le champion des énergies vertes à bas coût, on devra choisir. Soit moins de verdissement, soit plus d’entrants chinois, soit des prix, des coûts pour les entreprises et pour la population européenne qui sont souvent jugés excessifs.

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Dans le scénario pour les 10 prochaines années vous évoquez le faux pas qui pourrait faire revenir la Chine en arrière. Qu’est-ce qui pourrait être fatal au pays ?

Taïwan est le point de crise essentiel. L’unification avec la Chine est une ambition millénariste que Xi Jinping entretient. Au fond, s’il n’y avait pas les États-Unis, ce serait relativement facile, même sur le plan militaire. Ce que je crains, c’est qu’un excès de confiance mené par un succès de la Chine sur d’autres plans entraîne Xi Jinping à se départir de son attitude prudente et l’amène à se dire qu’il peut prendre le pari [d’annexer Taïwan en imaginant] que les partenaires occidentaux ne réagiront pas.

Stéphane Pedrazzi

 

 

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