Crise à Ceuta : désinformation et instrumentalisation, cet épisode représente-t-il vraiment une déferlante migratoire ?

Mario Moran/ZUMA/SIPA

Le 31 juillet, environ 60 000 migrants ont franchi illégalement la frontière entre le Maroc et l’Espagne, à travers l’enclave de Ceuta. La crise n’est pas retombée puisque demain, à la demande de 22 États membres de l’Union européenne, une réunion d’urgence a été convoquée. Derrière l’événement, une vague de désinformation et d’instrumentalisation politique a largement amplifié les faits, au service des discours de l’extrême droite.

 

Ce fut un drame humain : environ 70 personnes sont mortes par noyade sur le chemin vers la semi-enclave de Ceuta. Déjà 7 900 migrants étaient morts ou portés disparus en 2025 dans le monde, et 1000 environ sont morts en Méditerranée depuis le début de l’année 2026. Nul ne peut détourner le regard de ce drame humain.

En ce qui concerne Ceuta, les 60 000 migrants venus pour l’essentiel du Maroc y sont déjà retournés. L’Espagne est en train d’installer une barrière maritime pneumatique.

Les réactions face à cet épisode migratoire ont été disproportionnées

Cet épisode singulier, très différent d’autres vagues migratoires, ne représente pas une « crise », a fortiori une « déferlante migratoire », comme certains l’ont dépeint.

La réaction de la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, qui a demandé la suspension de l’Espagne de Schengen, paraît très disproportionnée.

Elle-même, qui avait fait campagne contre l’immigration, a dû procéder par deux fois à la régularisation de migrants illégaux à la demande du patronat italien. Entre 2021 et 2026, deux fois plus de migrants sont d’ailleurs arrivés en Italie qu’en Espagne.

C’est la désinformation qui a produit cet afflux de migrants à Ceuta

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a d’ailleurs loué la bonne coopération entre les services français et espagnols, tout en indiquant renforcer les contrôles frontaliers.

La France ne s’est pas associée à la demande d’une visioconférence d’urgence des Européens. L’Espagne est tout sauf une passoire.

Cette situation est due à des fausses informations sur les réseaux sociaux, affirmant que Madrid allait accueillir ces personnes et les régulariser.

Trump avait déjà dénoncé l’ouverture de l’Espagne aux migrants

Or, le plan de régularisation du gouvernement espagnol s’était terminé le 30 juin et était réservé aux personnes établies en Espagne depuis plus de 6 mois et au casier judiciaire vierge. Il n’accordait d’ailleurs qu’un permis de séjour limité à un an et lié à un travail déclaré.

Selon Pedro Sanchez, le président du gouvernement espagnol, des mafias auraient fait circuler la rumeur d’une ouverture de la frontière.

Certains services marocains auraient été aussi étonnamment passifs et irresponsables, certains y voyant le signe d’un mécontentement devant le rapprochement entre Madrid et Alger. Ce fut déjà le cas en 2021 lors d’une précédente brouille diplomatique sur le Sahara occidental.

Ceuta n’est pas dans l’espace Schengen

D’autres l’interprètent comme le signe de l’influence de Trump, très hostile à l’Espagne et proche de Rabat, qui avait dénoncé sur X son ouverture aux migrations. Faut-il aussi rappeler que Ceuta n’est pas dans l’espace Schengen et qu’il n’existe pas de libre circulation entre celle-ci et l’UE ?

Quant à la décision de la Cour suprême espagnole qui dispose qu’on ne peut refouler immédiatement un migrant arrivé par voie maritime, elle ne vaut pas autorisation de séjour. Des passeurs ont sciemment déformé son sens.

La Russie a participé à la manipulation de cette crise

Il y a donc eu désinformation et manipulation, à la fois de la part de groupes criminels et de certains États étrangers. De nombreux comptes MAGA sur les réseaux sociaux ont amplifié la crise pour des raisons idéologiques, avec un objectif clair : fragiliser le gouvernement Sanchez.

On a vu aussi, ce qui n’est pas nouveau, la propagande du Kremlin, relayée par une multitude de comptes, reprendre les mêmes récits pour à la fois créer l’anxiété, affaiblir la cohésion de l’Union européenne, décisive dans le soutien qu’elle apporte à l’Ukraine, et favoriser des partis d’extrême droite très complaisants envers Moscou.

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C’est une vieille recette de la Russie, qui avait utilisé les mêmes techniques lors de crises autrement plus importantes qu’elle avait elle-même créées : la Syrie en 2015 et 2016, l’afflux de migrants passant par le Bélarus en 2021 et cherchant à passer en Pologne. C’est une opération de déstabilisation et d’instrumentalisation.

Le Pacte européen sur la migration et l’asile pourra être utilisé pour gérer les crises migratoires

Reste le fond : d’un côté, nul en Europe ne souhaite qu’elle accueille, pour reprendre le mot de Michel Rocard, « toute la misère du monde » ; de l’autre, la réalité des migrations, pour des raisons politiques telles qu’échapper à des régimes criminels et économiques, sera la réalité de demain.

Le Pacte européen sur la migration et l’asile, en vigueur depuis le 12 juin, mais encore dépourvu de tous les instruments d’application, constitue une réponse partielle dans le cadre du droit.

Nicolas Tenzer

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