Vivaldi, « Le Prêtre roux » est né à Venise, capitale européenne du plaisir. C’est une ville où le carnaval dure au moins trois mois par an, attirant l’Europe des Lumières tout entière, qu’on pourrait comparer à Las Vegas aujourd’hui. Vers 1726, le compositeur baroque y a défrayé la chronique.
On raconte que le pape Grégoire XIII, ulcéré par l’immoralité vénitienne, se serait écrié : « Je suis pape partout, sauf à Venise. »
En dépit de la perte de son empire méditerranéen et de son monopole commercial avec l’Extrême-Orient, la cité des Doges conserve tous ses attraits. L’esprit rococo s’y exprime dans tous les domaines : peinture, arts décoratifs, mode. On porte des dominos extraordinaires, et le style rococo se retrouve jusque sur l’habillage des gondoles. Et puis, il y a la musique.
Venise dispose de la plus importante école d’opéra d’Europe — et d’ailleurs la première dans l’ordre chronologique, avec l’école de Claudio Monteverdi, prolongée ensuite par des compositeurs tels que Cavalli et Legrenzi. La cité des Doges compte par ailleurs quatre séminaires musicaux que l’on appelle les Ospedali — des hospices pour jeunes filles abandonnées : la Pietà, les Mendicanti, les Incurabili et le petit hospice de San Giovanni e Paolo.
Vivaldi enseigne dans un hospice pour jeunes filles orphelines
Le grand voyageur Charles de Brosses en offre un témoignage saisissant dans une lettre rédigée en 1739 :
« Les meilleurs endroits pour écouter de la musique dans cette ville sont les Ospedali. Il y en a quatre actuellement, tous conçus pour enfants orphelines, filles illégitimes ou pour celles qui ne peuvent être entretenues par leurs parents. Elles sont élevées ici aux frais de l’État et on les exerce uniquement à exceller dans la musique. Aussi chantent-elles comme des anges et jouent-elles du violon, de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du violoncelle, du basson. Bref, il n’y a nul instrument qui puisse leur faire peur. Elles sont cloîtrées exactement à la manière des religieuses. »
Dans une autre lettre, le même De Brosses ajoute :
« C’est à l’Ospedale della Pietà que je m’amuse le plus, où je vais le plus souvent. C’est le premier des quatre hôpitaux pour qui recherche la perfection de l’art symphonique. Quelle habileté d’exécution ! C’est le seul endroit où l’on puisse entendre une attaque des cordes aussi claire et immaculée que celle qui a rendu célèbre l’orchestre de l’Opéra de Paris. »
C’est précisément dans ce milieu d’exception que va s’épanouir le génie d’Antonio Vivaldi.
Vivaldi à la Pietà : le « Prêtre roux » n’a jamais célébré la messe
Né en 1678 à Venise, au moment même où la ville était secouée par un tremblement de terre, Antonio Vivaldi est le fils aîné d’un violoniste engagé à la basilique Saint-Marc en 1665 — sous le nom de Rossi, détail qui annonce déjà la fameuse pigmentation rousse de la famille. Destiné à la prêtrise, il embrasse ce destin moins par vocation que par ambition familiale, comme c’était souvent le cas à cette époque.
Vivaldi étudie chez les pères de San Geminiano et de San Giovanni tout en apprenant le violon auprès de son père, qu’il remplace parfois dans l’orchestre de la basilique. C’est Legrenzi, maître de chapelle de Saint-Marc, qui parachève sa formation musicale.
Vivaldi entre à l’Ospedale della Pietà comme maître de violon, avant d’endosser la charge de maître de concert en 1716. L’hospice devient un véritable laboratoire musical pour ses compositions : il y écrit des centaines d’œuvres pour les jeunes pensionnaires, ces virtuoses que le président de Brosses admirait tant. Vivaldi noircit son papier à musique avec une aisance et une rapidité confondantes, tout en assurant l’intendance de son institution — au point que l’on se demande si ce compositeur asthmatique a pas eu longtemps l’occasion de se coucher de bonne heure.
La liaison scandaleuse de Vivaldi avec Anna Girò
Vers 1726, la vie privée du Prêtre Roux défraie la chronique. Âgé de 48 ans, Vivaldi noue une liaison avec une jeune chanteuse de 16 ans, Anna Girò, alto de son état, qui était peut-être son élève à la Pietà, devient sa protégée. La sœur de celle-ci, Paolina, entre également dans l’intimité du compositeur, lui servant en quelque sorte d’infirmière au regard de sa santé chancelante. Les rumeurs vont bon train : l’Église est scandalisée par les on-dit selon lesquels les deux jeunes femmes se partageraient les faveurs du prêtre Vivaldi. On retrouvera une situation analogue avec l’abbé Liszt quelques décennies plus tard.
Les autorités ecclésiastiques tentent d’intervenir en 1737-1738, en interdisant aux jeunes filles de se produire à Ferrare, reprochant à Vivaldi de n’avoir jamais célébré l’office liturgique. Le compositeur répond alors dans une lettre adressée au marquis de Bentivoglio :
« Il y a plus de 25 ans que je ne dis plus la messe et jamais plus je ne la dirai, non par défense ou commandement, mais de ma propre décision, cela à cause d’un mal qui m’oppresse depuis ma naissance. Pour cette raison, je vis presque toujours chez moi et ne sors qu’en gondole et en carrosse, parce que je ne puis plus marcher sans ressentir une douleur et une oppression dans la poitrine. J’ai joué ma musique au théâtre et l’on sait que Sa Sainteté elle-même a voulu m’entendre et m’a prodigué ses amabilités. Mes voyages m’ont toujours coûté un terrible effort, puisqu’il m’a fallu dans toutes les circonstances être accompagné de cinq ou six personnes qui puissent m’assister. »
Le déclin de Vivaldi et sa mort dans l’oubli
En 1739, Vivaldi monte encore ses opéras à Venise, mais il semble déjà passé de mode. Les théâtres accueillent désormais des pièces beaucoup plus réalistes — celles de Goldoni notamment. Conscient que son heure est en train de passer, Vivaldi lorgne vers l’Autriche. Sa célébrité décline en Italie, et les éditeurs d’Amsterdam se font prier pour publier ses nouveaux concertos.
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En 1740, après de longues négociations, il vend un important recueil de concertos et de musique religieuse à la Pietà, puis quitte l’Italie pour ne plus jamais y revenir. Il se rend à Vienne, où il espère obtenir la faveur de son grand admirateur, l’empereur Charles VI. Mais celui-ci meurt peu après. Vivaldi le suivra de près : il s’éteint à Vienne en juillet 1741, dans le besoin, emporté par une inflammation interne. Il est enterré au cimetière du Bürgerspital, aujourd’hui disparu.
Franck Ferrand
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