Frédéric II et son amant secret, scandale à la cour de Prusse : Le prince obligé d’assister à l’exécution de celui qu’il aimait

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Hans Hermann von Katte était un officier de la garde royale prussienne âgé de 26 ans en 1730, devenu l’ami de cœur, pour ne pas dire l’amant, du jeune prince héritier, 18 ans, et qui devait devenir le grand Frédéric II.

 

Il n’existe pas dans le répertoire du théâtre classique de tragédie qui traite ouvertement de l’amour entre deux hommes. Jean-Marie Besset vient de combler cette lacune en offrant la pièce Katte, l’histoire vraie d’un jeune prince obligé d’assister à l’exécution publique de celui qu’il aimait plus que lui-même. La passion des deux jeunes gens s’est fracassée sur l’intraitable raideur du roi de Prusse Frédéric-Guillaume.

Comment supporter ce père brutal et despotique quand on est un prince trop sensible selon les critères berlinois, qu’on aime la musique, la langue française, ce monde des arts et des lettres que Guillaume apparente à toutes les mollesses ? Là où le roi-sergent ne jure que par l’exercice, la frugalité, la discipline, son fils cultive l’élégance, le secret, le goût des idées. Et dans cette maison où tout est surveillance et punition, cette différence va devenir un affront.

Guillaume ne voit pas en son fils un adolescent qui se cherche. Non, il déplore en lui la pièce défectueuse qui finira par gripper la machine. À ses yeux, il n’y a pas là un futur monarque à éduquer. Il y a un fils dévoyé à redresser, et même, comme un animal sauvage, à dresser.

Le futur Frédéric II traqué jusque dans son comportement jugé efféminé

Pendant des années, Guillaume va fabriquer son héritier comme on forme un soldat avec des revues militaires, des tournées d’inspection, des réunions du conseil dont l’horaire n’est précisé à son héritier qu’à la toute dernière minute.

Mais il y a plus dur encore. À mesure que grandit le jeune homme, son père se met à traquer en lui les signes détestés d’un raffinement suspect. Telle coiffure, telle dentelle, ces gants argentés… Non, ce gamin est efféminé. C’est un petit marquis. On va lui faire perdre ses manières françaises à coups de canne, à coups de poing. Un jour, le roi Guillaume va jusqu’à jeter son héritier à terre en public et à le contraindre devant tout le monde à baiser ses bottes.

Frédéric II, roi de Prusse / ABECASIS/SIPA

Frédéric trouve refuge dans ses poèmes, sa musique, les livres de philosophie qu’il se fait livrer en cachette de son père. Il soupire dans les jupons de sa sœur Wilhelmine, jusqu’au jour où il trouve un réconfort beaucoup plus puissant sur les épaules et dans les bras d’un officier de la garde royale : le fameux Hans Hermann von Katte.

La tentative de fuite de Frédéric et Katte

Katte est le fils d’un général prussien très respecté. Il a 26 ans, intelligent, cultivé, sensible à la peinture et à la musique. Les deux amis parlent français, ils lisent Voltaire, ils jouent de la musique, ils s’amusent. Pour Frédéric, Katte devient la preuve éclatante qu’on peut être prussien sans être brutal. Frédéric et Hans savent bien qu’ils n’ont aucun avenir ensemble au sein de cette cour militaire. Alors il va falloir choisir : soit se soumettre ou bien, il va falloir fuir.

Au printemps 1730, Frédéric a 18 ans. Il ne supporte plus les humiliations quotidiennes, le mépris de son père, les coups de canne, les livres qu’on jette au feu. C’est en Angleterre qu’il a l’intention de s’enfuir, chez son oncle maternel le roi George II. Là-bas, dit-il, il sera libre. Là-bas, peut-être pourra-t-il enfin vivre.

Il en parle bien sûr à son cher Katte. Et l’officier de 26 ans hésite, très effrayé. Il essaie de raisonner Frédéric. Fuir serait trahir le roi et donc risquer la mort. Seulement, Frédéric est déterminé et Katte n’a pas le cœur de briser son rêve étincelant.

Frédéric et son amant rattrapés par la colère du roi

Les deux jeunes hommes échafaudent un plan, profiter d’un voyage du roi dans le sud de l’Allemagne. Mais il y a des informateurs à tous les étages de cette société militarisée et le roi a vent du projet. Frédéric voit le sol se dérober sous ses pieds. Coûte que coûte, il lui faut mettre son plan à exécution. C’est une audace folle, une témérité presque démente qui en dit beaucoup sur le désespoir du jeune héritier.

Le soir du 4 août 1730, il s’arrête avec son père et toute leur suite militaire près du village de Steinfurt, campement de fortune. Frédéric feint de se coucher mais ne s’endort pas. Vers minuit, le voilà sur pied, qui se rhabille, attrape un baluchon, quitte le bivouac et saute en selle. On imagine ce jeune homme terrifié, mais soudain ivre d’espoir, galopant vers des horizons lointains où il sera libre de retrouver Katte. Mais on a vu partir le prince dans le camp et on va le poursuivre, on le rattrape, on l’arrête. À l’instant même, de son côté, Katte est mis aux fers.

Le père est en train d’organiser la mort de son propre fils

Le roi Frédéric-Guillaume écrit à sa femme, et ce qui suit est à peine croyable : « J’ai fait arrêter le coquin de Fritz. Je le traiterai comme son forfait et sa lâcheté le méritent. Je ne le reconnais plus pour mon fils. Il m’a déshonoré avec toute ma maison. Un tel malheureux n’est plus digne de vivre. »

Frédéric est transféré à la lugubre forteresse de Custrin, enfermé dans une cellule froide, humide. On oblige le prince à revêtir la honteuse tenue des prisonniers. Interdiction de prononcer un mot. La seule chose qu’on lui permette, c’est de lire la Bible. Bientôt, avant de le soumettre à un interrogatoire musclé où le spectre de la mise à mort est agité sous ses yeux, on va le pousser dans ses derniers retranchements.

Le procès de Katte et la sentence fatale

Le roi va finalement faire marche arrière pour ce qui est de son fils, mais pour Katte, pas de pitié. Le procès s’ouvre. Les chefs d’accusation sont clairs : désertion, complicité de fuite, trahison envers le roi. Le jeune officier se défend dignement. Il reconnaît avoir aidé son prince mais sans avoir jamais voulu le trahir. Il implore la clémence du roi. En vain. La sentence des juges qui ont demandé la réclusion perpétuelle, Guillaume va l’aggraver. Afin de frapper de terreur son fils maudit, il exige la peine capitale. Katte aura la tête tranchée à l’épée. L’exécution est fixée au 6 novembre 1730 et elle aura pour cadre la forteresse de Custrin, ce qui permettra depuis sa cellule au jeune prince de ne rien perdre du spectacle.

L’exécution de Katte sous les yeux de Frédéric

À 7 heures du matin,un détachement de gardes traîne Katte jusqu’à l’endroit où a été préparé un petit monticule de sable. À une encablure de là, derrière les barreaux d’une fenêtre au rez-de-chaussée se tient Frédéric, les yeux hagards, le visage baigné de larmes. Les gardes ont reçu l’ordre de maintenir son visage en face de la fenêtre de sa cellule car son père veut qu’il assiste à tout.

L’exécution de Katte (gravure de 1789)/Wikimedia commons

Depuis le lieu de son supplice, Katte aperçoit Frédéric. Leurs regards se croisent. Le jeune prince tente d’articuler quelques mots en français. Katte lui répond d’une voix ferme, puis il retire sa veste et sa perruque, s’agenouille devant le billot et s’écrie : « Jésus, accepte mon âme ! »

C’est l’aumônier de la prison qui raconte ce qui s’est passé : « Et comme il recommandait ainsi son âme au Père, sa tête ainsi rachetée fut détachée de son corps par un coup adroit, porté par la main et l’épée du bourreau Coblentz. »

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Trois ans plus tard, Frédéric acceptera d’épouser Élisabeth-Charlotte de Brunswick, princesse choisie par son père. Il s’installera avec elle au château de Rheinsberg en 1736. Maintenant marié et libéré des alarmes de son entourage, il va pouvoir recevoir les gens de lettres et les philosophes qui lui plaisent. Il va pouvoir recevoir Voltaire en personne et se préparer à son métier de roi. Certes, il gardera pour lui le vernis du roi philosophe et deviendra le plus habile des grands souverains, le plus capable des grands stratèges. Mais ce qu’on ne pourra plus dire de lui, par contre, c’est qu’il en ait été le plus humain

Franck Ferrand

 

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