Antonio Vivaldi aurait imprimé un pamphlet… qui renie son œuvre !  

imageBROKER.com/SIPA

Dans les rues de Venise circule un livret d’une centaine de pages. Une critique acerbe sur le monde de l’opéra italien dont l’auteur, resté anonyme, indique qu’il fut imprimé par un certain « Aldiviva ». Les lecteurs habitués aux énigmes ne sont pas dupes ! Il s’agit là d’une anagramme pour dissimuler le vrai nom de celui qui en fit l’impression : Antonio Vivaldi ! Mais quelle mouche a bien pu piquer notre cher compositeur ? On vous explique.  

Lorsque Le Théâtre à la mode parait au cours de l’hiver 1720, Antonio Vivaldi est de retour à Venise après trois années de bons et loyaux services auprès du prince de Hesse-Darmstadt à Mantoue, où il officiait en qualité de maître de chapelle. Il possède plusieurs opéras à son actif, quelques sonates pour violon, ses fameux concertos issus de L’Estro armonico ou bien encore son célèbre Stabat Mater.  
 
Le voici pourtant en terrain hostile : son passage au Teatro Sant’Angelo en tant qu’artiste puis impresario de 1713 à 1717 est marqué par une série d’événements fâcheux : déboires juridiques avec les co-propriétaires du théâtre, mauvaise gestion budgétaire, désaccord avec les librettistes, plaintes contre d’autres compositeurs … Sans oublier son attirance supposée pour les jeunes femmes dont les rumeurs vont bon train depuis ses engagements pris à l’hospice de la Pietà. 

Une illustration figurant le Prêtre roux ?

Et comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’il figure en première page d’un pamphlet – le fameux Théâtre à la mode – dont il en aurait été l’imprimeur malgré lui ! : « imprimé dans le bourg de Belisiana par Aldiviva Alicante, à l’enseigne de l’Ours en bateau. » Aldiviva. A. Vivaldi. Et ce n’est pas tout ! Une illustration du Prêtre roux serait visible sur cette même page : « Sur le frontispice du fascicule est gravée l’image d’une barque. A la poupe, se tient une petite silhouette avec un chapeau de curé sur la tête et deux ailes dans le dos (référence au théâtre Sant’Angelo = Saint-Ange) ; c’est Antonio Vivaldi […] »  écrit Sylvie Mamy dans sa biographie dédiée au compositeur.

Cette évocation du Teatro Sant’Angelo est loin d’être anodine, puisque l’auteur de ce pamphlet n’est nul autre qu’un membre de la famille… des co-propriétaires du théâtre ! : « L’auteur était en réalité Benedetto Marcello” – révèle Christian Soleil dans son ouvrage Vivaldi l’intranquille« musicien et lettré dilettante, qu’opposaient à Vivaldi sa conception de l’existence, sa qualité de membre de la famille propriétaire en titre de Sant’Angelo, alors en litige avec le Prêtre roux et peut-être une certaine jalousie envers ce rival de génie, issu de la plèbe. »

Issu d’une puissante famille établie dans les affaires publiques, Marcello était obnubilé par l’idée de pouvoir vivre de sa musique. Une situation dont il tira profit en fréquentant les cercles de la haute société vénitienne et en offrant son aide à de nombreux talents de l’époque tels que la cantatrice Faustina Bordoni et le compositeur Baldassare Galuppi.  

Une notoriété grandissante pour Vivaldi

L’omniprésence de Vivaldi sur son propre territoire, la notoriété grandissante de celui-ci et le type d’esthétique qu’il incarne sont autant d’éléments déclencheurs qui incitent Marcello à prendre la plume pour rejeter en bloc une certaine vision de la musique. Il en vient ainsi, à travers l’exercice de la satire, à railler les « marottes » du compositeur :  « S’il arrivait que le directeur se plaignit de la musique, le compositeur lui soutiendra qu’il a tort, attendu qu’il a mis un bon tiers de notes en plus que d’habitude, et qu’il lui a fallu cinquante heures pour la composer. » ou bien encore « Lorsqu’on jouera la ritournelle d’un air, le maître de chapelle ne manquera pas de faire un signe de tête aux virtuoses, afin qu’ils partent en mesure, car cela leur serait impossible avec la longueur que l’on donne aujourd’hui aux ritournelles et à leurs variations. » peut-on lire dans un chapitre du pamphlet adressé aux « compositeurs modernes ». 

A lire aussi

 

Hasard ou non, Vivaldi quitta Venise deux années après la publication de ce pamphlet. Il emporta avec lui, une lettre de recommandation à destination de la princesse Maria Spinola Borghèse pour s’établir à Rome, signée d’un certain Alessandro Marcello… le frère de notre fameux satiriste, Benedetto !  

Clément Serrano

 

Pour en savoir plus sur Vivaldi