Richelieu : élevé pour être militaire, son destin bouleversé a changé l’histoire de France

MARY EVANS/SIPA

Richelieu n’est pas né tout-puissant. Avant l’Éminence rouge, il y eut le cadet de petite noblesse poitevine, promis aux armes puis jeté dans l’Église pour sauver l’évêché familial. Retour sur la jeunesse du célèbre cardinal.

Ecoutez l’épisode des Grands dossiers de l’Histoire en intégralité :

 

En 1631, le cardinal de Richelieu est au faîte de sa puissance. En moins de dix ans, l’Éminence rouge, collaborateur direct du roi Louis XIII, a contenu les grands seigneurs, vaincu les protestants à La Rochelle, reconstitué une marine, développé le commerce, démantelé les places de sûreté, et travaillé sans relâche à la consolidation d’un État qui devient tentaculaire. En récompense de ces éminents services, le roi a décidé d’ériger sa terre — la terre de Richelieu — en duché-pairie.

C’est précisément à ce moment que le cardinal, soucieux d’asseoir définitivement sa position, commande au géographe du roi une histoire généalogique de la maison du Plessis de Richelieu. Le généalogiste choisi s’appelle André Du Chesne, et le résultat ne le déçoit pas : la famille, selon cette étude, serait censée descendre, par les femmes, d’un frère du roi Louis VI le Gros, personnage central de la dynastie capétienne. De quoi satisfaire pleinement le cardinal.

Les vraies origines de Richelieu auraient été masquées

Pourtant, dans les antichambres et les couloirs ombreux de la cour de France, les adversaires du cardinal — qui sont fort nombreux — prétendent que ses origines seraient en vérité bien moins nobles qu’il ne le laisse entendre. Certains ricanent ouvertement. Un nom circule en particulier, murmuré dans les antichambres du Louvre : Genouillac.

Ce Genouillac était un apothicaire du Poitou, dont la fille aurait été la maîtresse d’un personnage considérable, Pierre d’Amboise, évêque de Poitiers. De cette liaison serait issue une descendance qui, profitant du déclin d’une branche ancienne des Du Plessis, aurait racheté des terres rattachées à ce nom et l’aurait ainsi adopté à son compte. Autant dire que l’affaire est nettement moins flatteuse pour le cardinal.

Politiquement, on cherche donc à atteindre le cardinal en remettant en cause ses origines.  Car avant le cardinal, avant le duc et pair de France, il y a eu un enfant né dans une noblesse respectable — mais pas assez haute pour le mettre à l’abri des rumeurs. Ce sera, on le comprend, un problème persistant pour lui.

Le père de Richelieu meurt prématurément, laissant 5 enfants et de lourdes dettes

Armand Jean du Plessis naît le 9 septembre, dans une famille de la noblesse poitevine. La France vit alors sous le règne d’Henri III, dans un climat de guerre civile dont la famille est directement partie prenante : le Poitou n’a cessé d’être le théâtre des guerres de Religion. « Ces tragédies qui se sont jouées sur le théâtre de la France » a écrit Richelieu, et elles expliquent peut-être aussi sa répulsion pour la violence gratuite. C’est lui, notamment, qui interdira les duels en France.

Son père, François du Plessis, seigneur de Richelieu, avait été élevé par Henri III à la dignité de grand prévôt de France, c’est-à-dire qu’il avait la charge de la police dans la maison royale. C’est à cette faveur que la famille doit l’essentiel de son prestige. En récompense de ses services, ce grand prévôt avait reçu la charge — un bénéfice, comme on disait alors, à l’époque où les abbayes sont mises en commende — des revenus de l’évêché de Luçon.

Mais François meurt prématurément en 1590, laissant derrière lui cinq enfants et de lourdes dettes. Armand n’a pas encore cinq ans. La répartition des destins s’organise alors naturellement : Henri, l’aîné, portera les armes et le nom ; Alphonse sera l’homme d’Église, héritier de l’évêché de Luçon ; quant à Armand Jean, cadet, sa voie semble toute tracée — ce sera la carrière des armes. À neuf ans, on l’envoie au collège de Navarre à Paris, puis il passe par l’académie équestre de Pluvinel. Antoine de Pluvinel est l’homme qui a inventé l’art équestre moderne : c’est là que l’on forme les gentilshommes au métier du cheval, mais aussi à l’escrime, à la danse et aux arts du corps.

La voie d’Armand Jean semblait donc tracée. Mais rien ne va se passer comme prévu.

Le frère aîné de Richelieu prend une décision qui sidère la famille

En 1605, une nouvelle stupéfiante se répand dans la famille : Alphonse, celui qui devait reprendre l’évêché familial et devenir évêque de Luçon, décide de renoncer à toute responsabilité, y compris épiscopale, pour se faire moine et entrer à la Grande Chartreuse. Il n’a aucune intention de devenir un prince de l’Église ; il veut être un serviteur de Dieu dans le silence d’un monastère.

La famille, elle, n’a pas l’intention de perdre l’évêché de Luçon — qui constitue l’essentiel de ses revenus. Il n’y a donc pas le choix : on se tourne vers Armand Jean, qui a désormais dix-sept ans, excellent cavalier, excellent escrimeur.

A lire aussi

 

 

Le voilà renvoyé au collège de Navarre, mais cette fois pour étudier la théologie. Il ne sera pas militaire : il sera prélat, évêque de Luçon. Il brûle les étapes en quatre ans, gravissant tous les grades, universitaires et religieux, à un rythme vertigineux : ordinations mineures, sous-diaconat, puis consécration épiscopale en 1606, à 21 ans. C’est cinq ans en dessous de l’âge canonique requis — 26 ans étant la norme —, mais la famille a su faire jouer ses relations et obtenir une dispense à Rome. Il est officiellement sacré évêque le 17 avril 1607, à 22 ans.

C’est donc en s’appuyant, non pas sur ses capacités militaires, mais sur son rôle d’homme d’église que plus tard, Richelieu gravira les échelons, jusqu’au prestigieux titre de cardinal, ouvrant la voie à son accession au pouvoir.

Franck Ferrand

Retrouvez Le meilleur des Grands Dossiers de l’Histoire