Antonio Vivaldi : qui était sa muse Anna Girò, une jeune chanteuse vénitienne ?

iStock

Hier encore, Vivaldi éblouissait l’Europe entière de sa musique prodigieuse. Il s’éteindra pourtant seul et oublié, loin de sa lagune. Mais avant cela, une rencontre va bouleverser le compositeur. 

Ecoutez l’épisode des Grands dossiers de l’Histoire en intégralité :

À Venise, tout le monde connaît il Prete rosso, le Prêtre roux, ce violoniste prodigieux, ce compositeur infatigable, créateur génial des Quatre Saisons, notamment. Seulement, à la fin des années 1730, disons les choses : sa gloire n’a plus tout à fait la même fraîcheur.

Sa musique n’est plus tout à fait dans l’esprit du temps et, lui-même, déjà, en prend la mesure. Il voit que la vie a passé. Vivaldi a plus de 60 ans maintenant ; il est de santé fragile et sent désormais ses forces s’épuiser.

Vivaldi, « un vieillard qui a une furie de compositions prodigieuses »

En 1739, le président de Brosses, […] ce magistrat dijonnais qui voyage en Italie et nous raconte par le menu les éblouissements qui sont les siens, va rencontrer Vivaldi. C’est, nous dit-il, « un vieillard qui a une furie de compositions prodigieuses ». Mais il ajoute : « dont la musique n’est plus aussi estimée qu’autrefois. J’ai trouvé, à mon grand étonnement, qu’il n’est pas aussi estimé qu’il a le mérite en ce pays-ci, où tout est de mode et où l’on entend ses ouvrages depuis trop longtemps, où la musique de l’année précédente n’est plus de recette. Le fameux Saxon est aujourd’hui l’homme fêté ».

Le fameux Saxon, c’est Johann Adolf Hasse. Vous voyez à quel point les choses sont relatives, parce qu’on a un peu oublié le second, alors que le premier est toujours présent, bien sûr, ne serait-ce que sur les antennes de Radio Classique !

Chez Vivaldi, une forme de mélancolie a pris le dessus

Les années ont passé pour Vivaldi, des années étincelantes, couvertes d’éloges et de succès, mais pour lesquelles il s’est démené jusqu’à l’épuisement. Et aujourd’hui, une forme de mélancolie a pris le dessus. Une forme, peut-être même, de détresse, accentuée par les menaces de ses protecteurs, accentuée plus encore par le harcèlement de ses créanciers, qui sont toujours là et qui lui donnent carrément des envies de fuite.

Et au cœur de ce crépuscule, il y a une femme : Anna Girò. Vivaldi l’avait fait entrer dans son théâtre en 1726, dans Dorilla in Tempe, et elle va, avec le temps, devenir sa muse.

Anna n’est pas une voix exceptionnelle. Carlo Goldoni, qu’il rencontre chez Vivaldi, confirme cela, tout en notant qu’elle joue admirablement bien. C’est très important. Et cette appréciation sur la qualité du jeu est confirmée par l’abbé Conti qui, dans une lettre à Madame de Caylus, à propos de l’opéra Farnace de Vivaldi, écrit : « Son élève y fait des merveilles, quoique sa voix ne soit pas des plus belles. » 

Vous voyez, tout est dit. Elle a une présence scénique merveilleuse, un jeu extraordinaire, mais ce n’est pas la voix du siècle.

On prête une relation à Vivaldi et Anna Girò

Anna est faite pour l’opéra, pour ces héroïnes que Vivaldi va écrire sur mesure pour elle, celle que bientôt on surnomme l’Anima del Prete Rosso, « la petite âme du prêtre roux » devient l’une de ses interprètes privilégiées.

Évidemment, on commence à ragoter ; on leur prête une relation et, de fait, Anna va jouer dans la vie du compositeur un rôle qu’on doit pouvoir qualifier d’ambigu. Elle voyage avec lui : cela, évidemment, ne fait qu’en rajouter dans les racontars. N’oublions pas que Vivaldi est prêtre, encore une fois, même s’il ne dit plus la messe depuis longtemps. Donc la rumeur enfle, fait scandale. Vivaldi est attaqué.

L’affaire est même assez grave pour qu’en 1737, le cardinal Ruffo refuse que Vivaldi vienne à Ferrare monter son opéra. Imaginez : un prêtre qui ne dit plus la messe, qui vit au milieu des chanteurs et qui, maintenant, voyage avec une cantatrice. On ne peut pas imaginer qu’il vienne conduire un opéra à Ferrare.

Anna quitte l’Italie pour l’Autriche, Vivaldi part à Vienne

Vivaldi se défend des accusations mensongères dont on l’accable, mais rien n’y fait. Anna, qui est lasse, qui n’en peut plus de tout cela, décide de quitter la Sérénissime en 1740 pour aller rejoindre une troupe d’artistes installée en Autriche, à Graz. Et cela, pour Vivaldi, c’est le signal du départ. […]

Alors que les dettes lui rendent l’atmosphère de Venise irrespirable, alors que les pamphlets contre lui, la censure et la surveillance de l’État, qui se méfie de ses séjours à l’étranger, rendent tout cela pesant, alors qu’il regrette le départ de sa Girò et qu’il sent le vent tourner et la mode changer, le vieux maître peut croire que là-bas, dans la capitale des Habsbourg, il lui reste une carte à jouer.

A lire aussi

 

Le départ de Venise n’est pas chose facile et, au fond de lui, Vivaldi, déjà, peut-être, sait qu’il ne reverra plus la Sérénissime, cette ville qui l’a porté au faîte de la gloire.

Franck Ferrand

Pour en savoir plus sur Vivaldi