Radio Classique vous propose un entretien exclusif et inédit, dans lequel l’un des plus grands artistes actuels se dévoile. Guillaume Durand s’est entretenu avec Yan Pei-Ming le 14 avril 2012 au sein de son atelier d’Ivry-sur-Seine, dans un documentaire produit par la Fondation Louis Vuitton pour la création.
Yan Pei-Ming fut peintre propagandiste du régime chinois
« C’est la peur qui m’a donné la chance de peindre ». Né bègue au sein d’une famille ouvrière de Shanghai, Yan Pei-Ming grandit dans les premières années de la Chine post-Révolution culturelle. Éprouvant de graves difficultés d’élocution, il se réfugie dans d’autres modes de communication et ainsi, se lance dans le dessin puis dans la peinture. « J’avais peur d’être insulté, d’être imité », détaille l’artiste. Précoce, il manifeste un talent graphique rapidement repéré par le chef de la propagande de son école.
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Il devient alors l’un des soldats au service du culte national voué à Mao Zedong et se met à créer d’immenses effigies de rue en l’honneur du chef communiste. Ses débuts de peintre propagandiste auront quelque peu déteint sur lui et explique aujourd’hui sa propension à peindre de grands formats, comme sa tendance à croquer la figure du dictateur chinois. « Je n’ai jamais arrêté de peindre le portrait de Mao », explique Yan Pei-Ming, qui distingue son travail de l’interprétation d’un Andy Warhol. S’employant à reproduire la même image du dirigeant, l’Américain n’en modifiait que le spectre de ses couleurs vives. Le peintre chinois tranche au contraire par la monotonie de sa palette, qui s’étend le plus souvent du gris clair au plus foncé, et par son usage de brosses de chantier pour étaler la peinture. Une question de « proportionnalité », face au gigantisme des toiles à recouvrir. « Quand je peins, c’est une lutte », lâche-t-il, comme pour expliquer le trait souvent brutal de ses œuvres.
Il a peint des portraits de Michael Jackson, Barack Obama, Shakira et Coluche
C’est en 1980 que ce fumeur de cigares quitte la Chine pour la France. « Je n’ai jamais autant pleuré de ma vie. Je quitte Shanghai et je sais que je ne reviendrai plus jamais ». S’il retournera tout de même dans son pays natal une décennie plus tard, c’est à Paris puis à Dijon qu’il s’établit. « Je n’ai pas envie de devenir un peintre made in China », avoue-t-il, comme pour renier l’académisme chinois dont il était issu.
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Sa peinture gestuelle veut aujourd’hui bousculer les codes et se soustraire au « respect des proportions, de la lumière et du détail ». Après avoir vaincu sa « trouille de faire des peintures figuratives », il revisite des chefs-d’oeuvre du genre et produit divers portraits, en jetant son dévolu sur des figures du show-business (Shakira, Michael Jackson, Coluche…), de la politique (Barack Obama, Mao…) ou des faits divers (Emile Louis). Élève de l’école des beaux-arts de Dijon, passé par la Villa Medicis entre 1993 et 1994 où il élabore son projet des « 108 Brigands », il assure vouloir « être enterré en France ». Un pays, qu’il découvrit lycéen au cours d’une exposition de paysages français des 18e et 19e siècles. Comme entiché de cette lointaine terre, il avait alors patienté deux jours et deux nuits pour l’entrevoir, et ne souhaite, maintenant qu’il l’a rejointe, plus la quitter.
Nicolas Gomont