A la veille des concerts de Noël de Radio Classique qu’elle dirigera les 6 et 7 décembre, Zahia Ziouani était l’invitée de la matinale de David Abiker. Figure majeure de la démocratisation culturelle, cheffe de l’Orchestre symphonique Divertimento, elle a livré sa vision de la transmission, de l’égalité des chances et du rôle de la musique dans la société.
Après avoir évoqué la place des femmes dans la musique symphonique, l’échange avec Zahia Ziouani s’est élargi à divers enjeux d’actualité.
Vous répétez aujourd’hui au Théâtre des Champs-Elysées. Est-ce que dans ces moments vous pensiez aux sujets d’actualité, comme l’examen du budget de la Sécurité sociale, par exemple ?
ZAHIA ZIOUANI : Même si on est artiste, on ne reste pas du tout étranger à ce qui se passe aujourd’hui dans notre société. Les budgets nous concernent aussi parce qu’on est dépendants de nombreux partenariats avec des théâtres, des collectivités, et c’est ça, la force de la culture en France. On attend donc impatiemment de savoir quels seront les budgets dont on pourra disposer pour mener nos projets l’an prochain.
Est-ce que la musique adoucit toujours les mœurs, dans ce monde de brutes où la guerre s’est réinvitée aux portes de notre Europe ? Vous avez encore cet espoir ?
Z.Z. : La musique doit continuer à nous faire rêver et à nous apporter des émotions importantes. Tous les jours, j’ai l’occasion avec l’Orchestre Divertimento de partager des moments avec des enfants, des collégiens, des lycéens. Il y a quelques jours, on était aussi en milieu carcéral avec des détenus.
Zahia Ziouani : « On voit la force et la puissance de la musique pour fédérer des personnes très différentes »
Je trouve qu’on en a besoin aujourd’hui, de pouvoir se retrouver avec toutes nos diversités sociales, culturelles, intergénérationnelles. La musique ne doit pas être déconnectée du monde dans lequel on est. J’aime bien aborder des sujets qui nous concernent aujourd’hui. En ce moment, on est en plein dans la préparation d’un programme qui s’appelle « Femmes de Légende », pour remettre à l’honneur les femmes compositrices et remettre en perspective comment les femmes ont été abordées dans l’histoire de la musique, et comment aujourd’hui on continue à avancer sur ce sujet.
J’aime bien montrer que, même si je ne suis pas une politicienne ou une historienne, on peut quand même traiter des sujets en musique et ne pas être complètement déconnecté. L’univers de la musique symphonique, ce n’est pas qu’un regard vers le passé poussiéreux, on peut aussi être très contemporain avec les sujets d’aujourd’hui.
Quand il y a quatre semaines, un concert de l’Orchestre Philharmonique d’Israël a été interrompu à plusieurs reprises à la Philharmonie de Paris par des militants qui se soucient du sort fait aux Palestiniens, cela a fait scandale. Est-ce que la musique et les salles de concert sont encore des sanctuaires ?
Z.Z. : La musique a toujours beaucoup servi dans la diplomatie partout dans le monde. La culture est aussi parfois un sujet politique. Je ne suis pas du tout étonnée de voir, même si ça ne me plaît pas, [cette] violence à la Philharmonie où on a joué avec l’Orchestre Divertimento deux jours avant, et où on a vécu des moments formidables. J’espère qu’on aura plus de sérénité, mais il faut peut-être s’attendre à continuer à vivre des moments comme ceux-là parce que la musique reste en lien avec ce qui se passe aujourd’hui.
Comment réagiriez-vous si une représentation de Divertimento, dirigée par vous, était interrompue par des militants de la cause animale par exemple ?
Z.Z. : J’en serais déstabilisée, c’est sûr. S’il y a bien un enseignement que je retire de mon expérience, c’est qu’il faut continuer à être audacieux et ne jamais lâcher sur les sujets qu’on défend. Je sais que parfois j’ai aussi rencontré des détracteurs, des personnes qui ne souhaitent pas m’inviter dans certaines salles ou dans certains festivals peut-être pour certains propos que je porte… Ce n’est jamais très direct, mais ça arrive. On voit très bien qu’il y a encore des résistances sur plein de sujets, qu’on continue à faire avancer pour que les prochaines générations puissent prendre le relais. On sait très bien qu’il y a toujours des sujets compliqués et tendus. Il y a beaucoup de non-dits, mais je continue à être fidèle à mes valeurs, à avancer. Même si parfois ça peut créer des tensions, il faut continuer à les porter et je pense que c’est ça qui fait qu’on avance.
Vous avez une triple culture : musicale, française, algérienne. Vous avez dit dans une interview que l’invitation que vous a faite l’Orchestre National d’Algérie en 2007 pour diriger, pour être la première femme à diriger cet orchestre en Algérie, vous a permis de franchir un obstacle dans votre carrière. Quel regard portez-vous sur la relation aujourd’hui très compliquée, très tendue entre la France et l’Algérie ? On entendait Boualem Sansal dans les journaux de Radio Classique aujourd’hui, puisqu’il était invité hier à l’Académie Française. Est-ce que vous vous dites : moi, je peux contribuer à réchauffer ces relations ?
Z.Z. : Clairement, à ma mesure. Je reste très modeste. Évidemment que ça m’attriste de voir ces deux pays qui m’ont construite avoir cette histoire compliquée. Ça ne date pas d’aujourd’hui. Certainement qu’il faudra encore beaucoup de temps pour aplanir les choses. Après, il faut continuer. Je sais que ce sont aussi deux peuples qui s’aiment beaucoup, qui ont beaucoup de liens, qui ont aussi une histoire à continuer à écrire ensemble et j’en suis même convaincue.
Zahia Ziouani : « Ça fait presque 15 ans qu’avec l’Orchestre Divertimento, on a une coopération avec des institutions algériennes ou avec des artistes algériens »
Plus largement, c’est la thématique de la Méditerranée qui m’intéresse beaucoup, et d’ailleurs, c’est une des grandes thématiques de la saison de l’Orchestre Divertimento cette année, à travers de très belles œuvres de compositeurs italiens, espagnols, français, mais aussi de nombreux compositeurs ou de la musique d’Afrique du Nord, d’Algérie en particulier. Ça fait plusieurs années qu’on invite des artistes algériens à venir dans certaines de nos productions. Quand je pars en Algérie, j’emmène aussi des musiciens français, parce que je trouve important de continuer à garder ces liens.
J’ai eu l’occasion de participer à des voyages présidentiels avec Monsieur Hollande, avec le Président Macron aussi. Je pense qu’il y a le niveau politique, le temps politique, et puis il y a le reste. C’est avec la société civile et la culture qu’on va pouvoir faire avancer les choses, j’en reste convaincue. Aujourd’hui, c’est compliqué, mais on continue et c’est sur les plateaux de concerts qu’on fait avancer le sujet.
Vous avez dirigé Divertimento, votre orchestre, lors de la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de 2024. On sentait toute l’énergie que vous transmettiez à l’orchestre. Pourquoi vous faites de la musique, Zahia Ziouani ?
Z.Z. : Avant tout pour partager cette aventure de la musique avec de nombreuses personnes. Je trouve que c’est ça qui est formidable quand on est chef d’orchestre : faire le lien entre une œuvre et les musiciens, entre le plateau et le public. Créer le lien, c’est ça qui m’anime beaucoup. On ne va pas se mentir, la musique, c’est tellement beau, tellement fort.
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Tout à l’heure, vous parliez de puissance : quand on est à ma place et qu’on arrive à faire sonner un orchestre, le faire évoluer et faire évoluer autant de personnes tous ensemble dans la même direction, j’avoue que c’est très satisfaisant. J’ai envie de faire profiter de ce beau résultat les publics, permettre aussi à des jeunes de grandir dans notre monde et de progresser, d’être curieux grâce à la musique. C’est ça qui m’anime aujourd’hui : faire grandir des jeunes et partager cette passion.
C’est un peu l’histoire aussi de votre vie. Vous êtes partie de Seine-Saint-Denis, vous avez joué dans les plus grandes salles de concert pour transmettre, pour aider les gens à progresser. Parce qu’il y a quelque chose d’assez miraculeux quand même de faire venir à la musique des jeunes gens alors que les écrans sont en embuscade. Je voudrais que vous m’expliquiez ce miracle aujourd’hui : aller chercher des jeunes, les sortir des jeux vidéos, de toutes les distractions faciles, et les mettre à un instrument de musique et à la concentration. C’est tout le contraire de la séduction vicieuse des écrans. Comment vous faites ?
Z.Z. : D’abord, il ne faut pas lâcher. J’en reste convaincue parce que tous les jeunes que je rencontre depuis plus de 20 ans, une fois qu’on les met devant des musiciens, devant la musique, devant un orchestre en live, ils ressentent cette énergie, ils ressentent les émotions. Il faut créer ces moments de rencontre. C’est pour ça qu’avec l’Orchestre Divertimento et l’ensemble des musiciens qui m’accompagnent, qui me font confiance, que je remercie, on va tous les jours dans les lieux de proximité : dans les écoles, les centres sociaux, les maisons de quartier, en milieu carcéral, en milieu hospitalier. On a des concerts dans les grandes salles le soir, mais tous les jours, on est avec eux.
C’est la rencontre physique qu’il faut continuer, il faut garder le lien. On organise des temps, on a des partenariats avec des établissements scolaires, avec les villes pour mettre en place ces temps de partage et forcer les jeunes à laisser leur téléphone dans leur sac et à vivre physiquement la musique. Aujourd’hui, les enfants et les jeunes sont très curieux si on les amène à découvrir. Ils sont sensibles si on les amène à sentir les choses. Je reste plus que jamais optimiste.
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