« L’emprisonnement de Boualem Sansal représente aussi un message à la France » assure le romancier Kamel Daoud

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Alors que Cécile Kohler et Jacques Paris ont été libérés ce mardi 4 novembre, après trois ans de détention en Iran, la situation de Christophe Gleizes et Boualem Sansal, toujours retenus en Algérie, suscite une vive inquiétude et met à rude épreuve les relations entre Paris et Alger. Invité de la matinale, Kamel Daoud, romancier et journaliste franco-algérien, Prix Goncourt 2015 du premier roman et Prix Goncourt 2024, rappelle que la littérature demeure un acte de résistance, et que la liberté d’écrire reste, dans certains pays, un combat vital.

Pour Kamel Daoud, la situation de Boualem Sansal, écrivain retenu en Algérie et élu prix Renaudot poche 2025, illustre à la fois une dérive politique et une tragédie symbolique : « Boualem Sansal, c’est un Franco-Algérien, un lien vivant entre les deux pays. Si on l’emprisonne, c’est aussi pour punir ce lien. C’est un écrivain laïque, progressiste, universaliste. C’est la bête noire des islamistes, comme beaucoup d’écrivains… Donc on punit aussi une sorte de vision du monde. » L’auteur du Goncourt 2024 dénonce une véritable bataille culturelle : « les islamistes prennent le leadership culturel en Algérie. Ils contrôlent le Salon du Livre, les médias, les espaces d’expression. Pendant ce temps, les écrivains comme nous sont chassés, exilés, diffamés, décrédibilisés. » Pour lui, l’emprisonnement de Boualem Sansal revêt une dimension politique autant qu’emblématique : « il représente aussi un message à la France. On touche la France dans ses écrivains, sa machine éditoriale, sa puissance éditoriale… Donc Boualem Sansal a plus de valeurs politiques en prison que libre. C’est quelque chose d’assez complexe, il est otage de tout cela. »

Kamel Daoud développe une idée forte : « ceux qui peuvent le mieux définir la littérature, ce sont les dictateurs. Ils savent la valeur d’un roman, sa puissance, et ce que vaut un écrivain, ainsi que son rôle. […] Les dictateurs sont des écrivains ratés, ils ont une armée au lieu d’avoir un cahier pour écrire. » Il déplore la situation où la liberté de création se paie au prix de l’exil ou du silence : « Un ami, un écrivain exilé, me disait, « pour être un écrivain en Algérie, il faut être soit mort, soit exilé. » […]. Être écrivain, c’est être un être singulier. Vous sortez de l’unanimité, du parti politique mental et culturel. Et là, vous êtes punis, accusé de trahison. »

Kamel Daoud : « La bonne foi est meilleure que la foi »

Il s’inquiète notamment d’un projet de loi visant à déchoir de leur nationalité les Algériens considérés comme « traîtres » : « c’est dangereux de toucher à la nationalité. Être traître, c’est être dans la dissidence, être dans la liberté. Le traître d’aujourd’hui, c’est le héros de demain. » Installé en France, l’écrivain dit mesurer le double regard porté sur lui : « en Algérie, on m’accuse d’être Français, laïque, athée, antimusulman. En France, c’est l’autre sens. Cela prouve qu’il faut tenir bon, être constant, sincère. La bonne foi est meilleure que la foi. »

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Kamel Daoud évoque aussi les attaques violentes dont il a été la cible, en raison de ses écrits : « des gens ont appelé à ma mort, on a détruit la tombe de mon père… Mais je continue à écrire. Non pas parce que je suis un homme courageux, mais juste parce que je ne sais pas faire autre chose pour me sentir bien dans ma peau. » Pour lui, écrire n’est pas un acte héroïque, mais une manière d’exister : « celui qui ne peut pas mourir à ma place n’a pas le droit de vivre à ma place. Alors j’écris. J’exerce cette singularité, je la défends dans ses errements, dans ses aveuglements, dans sa patience, dans sa sincérité et j’en fais une œuvre. Je crois à la vertu de la constance. »

Daphnée Cataldo

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