Derrière le slogan « Bloquons tout », un mouvement social émergeant, et dont l’ampleur reste encore inconnue. Invité de la matinale, Gérald Bronner, sociologue et auteur de « A l’assaut du réel » (PUF), décrypte ce mouvement à travers le prisme de la « post-réalité ».
« Le réel, on ne sait pas très bien ce que c’est, mais il nous fait valoir son existence quand il repousse nos désirs, quand il nous dit « non » », explique Gérald Bronner. La « post-réalité », qui peut prendre la forme des technologies numériques, comme l’intelligence artificielle qui brouille la frontière entre le vrai et le faux, mais aussi des idéologies politiques qui nourrissent des récits où tout semble possible, est une sorte de déni collectif. Elle nous entraîne à ne plus être confronté à ce refus du réel. Dans ce contexte, des mouvements comme « Bloquons tout » deviennent le symptôme d’une société qui préfère l’illusion d’un présent fougueux au poids d’un futur contraignant.
Pour expliquer ce processus, le sociologue met en avant un événement français historique : Mai 68. Ses slogans, comme « Sois réaliste, demande l’impossible » ou « L’imagination au pouvoir », exprimaient déjà « une subjectivité radicale, ce qui signifie que l’individu a le droit d’imposer sa vision du monde au réel ». Le sociologue continue en indiquant que, quelques années plus tard, ces slogans se sont recyclés dans la publicité et dans le développement personnel, invitant les individus à consommer davantage.
La fin du mythe de progrès
Que penser alors de « Bloquons tout », ce mot d’ordre qui monte en puissance ? Pour Gérald Bronner, l’incertitude domine : « C’est un mouvement très intéressant. On ne sait pas encore à quoi il va ressembler. […] Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’il est né sur les réseaux sociaux, dans le monde numérique, et qu’il reste à voir ce qu’il donnera dans la réalité. » Le slogan lui-même en dit long sur l’état d’esprit du collectif : « l’idée de « Bloquons tout » traduit une forme d’exaltation du présent, sans regard pour le futur. Par exemple, la question de la dette publique […], je ne suis pas économiste, mais refuser d’en voir l’existence, c’est en reporter la charge sur les générations à venir. »
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Au-delà de ce cas particulier, Gérald Bronner replace la dynamique des mouvements sociaux dans une réflexion plus large sur notre rapport au temps : « Pendant longtemps, nous pensions que demain serait supérieur à aujourd’hui. L’effondrement du mythe du progrès, qui était un ciment commun, fait apparaitre la crainte du regard vers l’avenir ».
Daphnée Cataldo
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