« Un musicien doit savoir développer son autorité » : Jukka-Pekka Saraste poursuit ses master classes

Jukka-Pekka Saraste dirigeait, début mars, l’Orchestre de Paris dans une saisissante 6ème symphonie de Mahler à la Philharmonie et son retour sur la scène parisienne, prévu pour le mois de mai, était particulièrement attendu. Si la vie musicale s’est arrêtée, Jukka-Pekka Saraste a choisi de ne pas rompre pour autant son activité, privilégiant la transmission au sein de la « Fondation Lead ! », destinée à soutenir les jeunes musiciens et chefs d’orchestre. C’est en ligne, confinement oblige, que le chef finlandais a repris ses master classes et nous a confié ses réflexions.

 

Jukka-Pekka Saraste a reçu plus d’une centaine de demandes

Confiné en Suisse, où il réside depuis maintenant 7 ans, Jukka-Pekka Saraste s’est converti, comme beaucoup, au télétravail au point de devenir un adepte des visioconférences. Ainsi a-t-il trouvé une nouvelle façon de poursuivre son engagement auprès des jeunes musiciens dans le cadre d’un programme de tutorat tout à fait original dont il est l’un des initiateurs. « La fondation LEAD, que j’ai créée avec quelques collègues, a pour but d’aider les jeunes musiciens et chefs d’orchestre à acquérir les compétences nécessaires pour évoluer dans le monde professionnel, à développer leur confiance, leur indépendance et leur sens du leadership. Nous leur proposons ainsi une forme d’accompagnement de leur début de carrière, à la manière d’un mentor. »

 

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C’est donc en ligne que le chef finlandais assure désormais ses séances de coaching, sous la forme de master classes de direction : « J’ai reçu, pour ma première session en ligne, plus d’une centaine de demandes accompagnées de vidéos mais j’ai dû me limiter à une vingtaine de participants. J’ai ainsi sélectionné les vidéos de 4 d‘entre eux (de jeunes chefs aux tempéraments très différents originaires de Grande Bretagne, de Corée, de Finlande et de Slovénie) et nous nous sommes engagés dans une discussion que nous avons ensuite ouverte à l’ensemble des participants présents, en tant que spectateurs, en ligne. C’était passionnant car nous avons pu aborder de nombreux éléments et travailler de façon approfondie. Le succès de ce projet pilote m’encourage à continuer et je prépare actuellement une seconde session. »

 

Les master classes doivent aussi prendre en compte le « business » de la musique, explique Jukka-Pekka Saraste

Alors que cette première expérience en visioconférence s’adressait exclusivement aux chefs, Jukka-Pekka Saraste envisage, avec ses collègues de la fondation, d’ouvrir la suivante aux instrumentistes et notamment aux cordes qui pourraient ainsi jouer les parties orchestrales en ligne. Cette nouvelle séance devrait également s’inscrire dans le cadre de la démarche plus globale de la « Fondation LEAD ! » et répondre ainsi aux interrogations que se posent les jeunes musiciens au moment de leur entrée dans la vie professionnelle : « Notre formation prend en compte tout ce qui s’apparente à l’aspect administratif et au « business » de la musique, à savoir les agents, les contrats, la promotion ou encore la réalisation d’un site internet, tout comme la gestion du stress : autant d’aspects qui font aussi partie de la carrière. L’idée est de créer un pont entre le conservatoire et la vie professionnelle en assimilant toutes ses exigences. Nous aidons également ces jeunes à évaluer leurs forces et à trouver leur place au sein de l’orchestre, en tant que solistes et leader.

 

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Car s’il lui est demandé, avant tout, de posséder le niveau musical le plus élevé possible, un musicien doit aussi savoir développer son autorité, faire ses preuves auprès de ses collègues, être capable de les guider, de donner l’accord, d’indiquer les départs, de respirer avec eux, de gérer les saluts …autant de chose auxquelles il n’est pas forcément préparé dans le cadre de son apprentissage essentiellement axé sur la pratique instrumentale. Et notre soutien s’inscrit sur le long terme. Nous accompagnons ainsi une dizaine d’instrumentistes qui ont intégré des orchestres européens et avec qui nous maintenons un contact régulier. » Une préparation à la vie de musicien et de chef qui répond à des besoins que Jukka-Pekka Saraste a, lui-même, mesuré, à ses débuts : « Il y a une quarantaine d’années, les jeunes musiciens qui intégraient un orchestre subissaient les critiques de leurs aînés et devaient apprendre par eux-même à s’imposer au sein de la formation, en observant les autres. Comme notre carrière commençait très jeune, vers 14 ou 15 ans, nous arrivions finalement, à l’âge de 20 ans, à posséder une bonne compréhension du fonctionnement d’un orchestre. »

 

Jukka-Pekka Saraste souligne que la musique de Sibelius est l’une des plus difficile à diriger

Ce besoin de transmettre, Jukka-Pekka Saraste l’a hérité de ses propres maîtres, Jorma Panula et Paavo Berglund, figures marquantes de l’une des plus prestigieuses écoles de direction, l’Académie Sibelius : « L’enseignement de la direction en Finlande s’appuie sur une réflexion visant à nous faire comprendre et assimiler le rôle, les qualités et les objectifs qu’un chef doit développer, en s’appuyant sur la transmission d’une génération à l’autre. » La classe d’orchestre de l’Académie Sibelius demeure, aujourd’hui encore, l’une des plus rayonnantes au monde. Elle doit, en partie, son excellence à l’oeuvre de Sibelius sur laquelle elle a été bâtie, comme nous l’a confié Jukka-Pekka Saraste : « Sa musique étant probablement l’une des plus difficiles à diriger, elle a contribué à développer, chez les chefs finlandais, une technique particulièrement exigeante. Ils se sont ensuite rapidement imposés sur les scènes internationales où ils étaient appelés pour diriger Sibelius et ont ainsi acquis une grande ouverture d’esprit. »

 

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Si Jukka-Pekka Saraste est aujourd’hui un mentor si recherché et apprécié des jeunes musiciens, c’est qu’il compte, depuis une quarantaine d’années, parmi les plus grandes figures de la direction. Son parcours l’a notamment conduit à occuper d’importantes fonctions à la tête de prestigieuses phalanges à Helsinki, Oslo, Toronto, Edimbourg ou encore Cologne où il a achevé, la saison dernière, son mandat de chef principal de l’orchestre de la WDR. Invité régulier des grands orchestres internationaux, il a tissé notamment des liens étroits avec la France et plus particulièrement l’Orchestre de Paris. : « Notre relation s’est renforcée il y a quelques petites années, lorsque je suis revenu pour diriger la 2ème symphonie de Sibelius. J’ai aussitôt ressenti comme une évidence, qui s’est ensuite confirmée lorsque nous nous sommes retrouvés pour la 8ème symphonie de Chostakovitch il y a 3 ans. Lors de notre dernière collaboration, au mois de mars, autour de la 6ème de Mahler, j’ai réalisé que nos relations avaient atteint un niveau encore supérieur, tant sur le plan musical qu’humain ». Un sentiment perçu également par le public de la Philharmonie à l’occasion de ce concert qui demeurera l’un des moments les plus forts de la saison de l’Orchestre de Paris. Jukka-Pekka Saraste était donc très attendu pour son deuxième rendez-vous parisien de l’année prévu pour le mois de mai, auquel s’ajoutait un concert à la tête de l’Orchestre National de Lyon. Autant de projets interrompus par la pandémie ! Les liens avec la France n’en sont pas, pour autant, rompus : « Avec l’orchestre de Paris, nous réfléchissons à des programmes pour l’année 2021, tandis que l‘Orchestre National de Lyon m’a fait part de son souhait d’initier de nouvelles collaborations pour un futur assez proche. »

 

« Mon rêve serait de diriger Wozzeck, de Berg, ou Salomé de Strauss », confie Jukka-Pekka Saraste

Alors qu’il brille depuis de longues années sur les plus grandes scènes internationales, Jukka-Pekka Saraste rêve de plus en plus de la fosse. L’automne dernier, c’est dans celle de l’Opéra National de Finlande qu’il s’est fait remarquer, en dirigeant une production de « La ville morte » de Korngold : « C’est tellement épanouissant de travailler avec un metteur en scène et des chanteurs. J’ai vraiment envie de poursuivre cette aventure et me réjouis donc de diriger, l’année prochaine, « Lear » d’Aribert Reimann à l’Opéra de Bavière, une production dont Christian Gerhaher tiendra le rôle principal. C’est un chanteur qui me fascine, avec lequel j’ai déjà travaillé à Vienne l’année dernière. J’espère, ensuite, continuer dans cette voie et mon rêve serait de diriger « Wozzeck » de Berg ou « Salomé » de Strauss, voire « Lulu ». C’est ainsi vers l’opéra que je souhaite étendre mon répertoire. »

 

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En attendant de retrouver le public, la scène et la fosse, Jukka-Pekka Saraste prépare ses différents projets à venir sans bouger de chez lui. Une vie confinée mais bien remplie : « Mes journées sont très occupées entre le coaching, le travail de mes partitions, la pratique du violon, mon fils de 3 ans dont je dois aussi m’occuper et la cuisine, activité que j’ai développée suite à la fermeture des restaurants. Même confinée et isolée, la vie peut être dense. Je ne me souviens pas avoir autant travaillé depuis de longues années. J’en profite, en outre, pour me relaxer. Cette pause permet également de réfléchir à nos priorités et de les réévaluer. Je pense que cette crise, qui aura malheureusement des conséquences désastreuses pour bien des musiciens, nous invite à réinventer notre rapport à la musique, comme cela se passe déjà en ligne. Maintenir le contact avec le public est une urgence pour nous tous. L’exaltation de la scène nous manque terriblement. Après 5 semaines de confinement, regarder une vidéo de concert, voir 2000 personnes réunies, côte à côte, pour écouter un orchestre de 110 musiciens, me paraît surréaliste ! Mais j’en ressens, peut-être plus encore, l’intensité !»

En cette période de confinement, les disques et les vidéos comblent notre besoin de musique. Et les occasions d’apprécier les talents de Jukka-Pekka Saraste ne manquent pas. Est sorti, il y a quelques mois, sa remarquable intégrale des symphonies de Beethoven avec le WDR Sinfonieorchester de Cologne sous le label Hänssler Classic, tandis qu’Arte vient de mettre en ligne (jusqu’au 26 avril) une fascinante version de « Kullervo » de Sibelius chorégraphiée par Tero Saarinen et dirigée par le chef finlandais à la tête de l’orchestre et du chœur de l’Opéra National de Finlande, captée en 2015, à l’occasion des 150 ans de la naissance du compositeur. Enfin, avis aux jeunes musiciens et chefs désireux d’intégrer le programme de formation de la « Fondation Lead ! » : les inscriptions sont désormais ouvertes pour la session qui se tiendra, si la situation le permet, du 1er au 8 août à Helsinki, dans le cadre du Fiskars Summer Festival.

 

Laure Mézan

 

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