Les Gymnopédies d’Érik Satie

Les Trois Gymnopédies sont les œuvres de Satie les plus connues et les plus jouées. Mais leur interprétation se révèle bien plus complexe qu’on pourrait le croire. Classica les a passées au peigne fin.

Archiconnues, fredonnées par les mélomanes de tous horizons et déchiffrées par bien des débutants, les Trois Gymnopédies seraient-elles l’arbre qui cache la forêt ? Disons peut-être qu’en dépit des six Gnossiennes, plus tardives et substantielles, ces trois pages célébrissimes ont occulté une large part de la production pour piano de Satie… même si elles résument très bien le style et l’esprit de son auteur. Si des dizaines d’enregistrements se côtoient, rares, en réalité, sont les pianistes de grand répertoire qui succombent à ces pièces, peu payantes au disque, encore moins au concert. En revanche, la plupart des pianistes enregistrant Satie enregistrent les Gymnopédies. Notre écoute ne prendra pas en compte ceux qui ont gravé partiellement ces pièces – exclues donc, la seule Première Gymnopédie de Francis Poulenc (1950) ou de Jean-Marc Luisada (1993), pour ne citer qu’eux. Pour le reste, diverses écoles se distinguent. Épouser la lenteur des Gymnopédies et jouer la carte contemplative, quitte à s’y assoupir, et nous avec, est une option fréquente, choisie entre ­autres par Reinbert De Leeuw, dont la conception n’évoluera guère en quinze ans (Virtuoso, 1979 ; Philips, 1992). À ce jeu-là, le pianiste suédois Roland Pöntinen (Bis, 1985) se distingue haut la main ; son pianisme souverain, la dimension poétique qu’il y apporte devraient enrichir le débat : retenu. En revanche, Cristina Ariagno noie les Gymnopédies dans des effets de pédale (Brilliant), ­Francine Kay (Analekta) succombe au détimbrage, tandis que Claire Chevallier cherche désespérément l’inspiration dans les touches de son Erard 1905 (ZZT). Atones, Alessandro Deljavan (Onclassical) ou Jan ­Kaspersen (Classico) optent pour un note-à-note guère plus captivant tandis que Yitkin Seow (Hyperion, 1989) et Yuji Takahashi (Denon) ennuient ; Pietro Galli joue un Satie pour cours de danse (Cassiopée)… presque aussi dur que Werner Bärtschi (Accord). ­Ulrich Gumpert, lui, (ITM) ­semble déchiffrer, à l’instar de Tony Hymas (Nato) : comme si l’apparent simplisme de Satie pouvait se contenter d’un tel premier degré !
Deuxième degré
Soignés, Patrick Cohen (Glossa), Klara Körmendi (Naxos), Joanna MacGregor (Collins), Riri Shimada (Sony), Peter Dickinson (Conifer), l’élégant Michel Legrand (Erato) ou Marcella Roggeri (Transart) ­livrent des versions honorables mais sans magie, dont le risque sera de succomber au maniérisme (Bruno Fontaine, Aparté). Plus inspirés mais peinant à renouveler le discours tout au long des trois pages, on citera Peter Lawson (EMI), les sœurs ­Labèque, malgré d’heureux élans (KML), ou Laurence Allix (Ensayo). Déception chez Anne Queffélec, musicienne de haut vol moins pertinente qu’à l’accoutumée (Mirare) et mal enregistrée pour Virgin vingt-cinq ans plus tôt. On sera aussi surpris du manque d’imagination d’Alexandre ­Tharaud (HM) dont le programme de l’album Satie reste pourtant alléchant. À l’inverse, les Gymnopédies de Jean-Yves Thibaudet (Decca, 2001) ensorcellent par un touché raffiné qui surclasse tous ses rivaux : ces vertus suffiront-elles pour l’emporter ? Car il y a aussi les vrais poètes, ceux qui captent un climat, distordent ces mélodies rectilignes, y mettent l’acide nécessaire : l’esprit de Satie brille chez Gabriel Tacchino (Vérany), chez France Clidat (Forlane), pourtant moins convaincante que dans ses Gnossiennes, mais aussi chez Jean-Pierre Armengaud (Bayard). Toutefois, à ces lectures, on préférera l’inspiration canaille de ­Pascal Rogé (dans sa première version pour Decca en 1983, plus que dans la seconde, en 2008, chez Triton). Et nous lui opposerons un classique de la discographie, le Satie tendre et cabossé de Jean-Joël Barbier (Accord, 1971). À leurs côtés encore : Daniel ­Varsano, qui semble ne pas avoir pris une ride (Sony, 1979), sans parler des Gymnopédies vif-argent d’Aldo Ciccolini ; aux premières et secondes moutures du pianiste franco-italien (toutes chez EMI/Warner, 1956 et 1963), on préférera la maturité vivifiante de la dernière (1983) pour notre jeu des comparaisons.
"Pour rendre à cette musique son exquise poésie, il faut joindre à la scrupuleuse minutie l’abandon de l’amour" (F. Poulenc)
Les six versions 
D’emblée flatteuse, la prise de son de la version Thibaudet offre un rare confort d’écoute. " Les aigus cristallins, limpides " (JR) se coulent dans un " son enveloppant " (EF) qui exalte la magie du toucher. " Caressant " (BD), ce piano suit à la lettre l’indication " lent et douloureux " de la Première Gymnopédie : " il n’y a pas de pathos, c’est simple, épuré, mais on ressent une forme de tristesse ", note encore BD, qui admire le jeu " sur les menus silences, comme si on s’arrêtait pour mieux reprendre son souffle ". Sur un tempo assez lent, Jean-Yves Thibaudet creuse les basses et projette insolemment la main droite – ce qui confère à la pièce une " atmosphère de berceuse crépusculaire, assortie d’un nuancier fantastique " (JR). Toutefois, ces fameux silences sont précisément ce qui agace EF car, selon elle, Thibaudet " ne sait pas les faire parler : on est à la limite du maniérisme ". AM étrille cette vision : " C’est bien trop ­tourmenté, tout ça manque d’évidence. Dès que la mélodie est absente, la pédale déboule. Quant à ces excès de rubato… " Ainsi, malgré le moelleux de son piano, Jean-Yves Thibaudet trébuche dès la ­Première Gymnopédie. Où va donc Pascal Rogé ? Stupeur d’AM : " Que veut-il nous dire de Satie ? On commence précipitamment, subitement on freine, puis l’agitation revient. Jamais deux mesures identiques ! " C’est sûr, Rogé cherche à déstabiliser. Mais JR éprouve de la tendresse pour " la nonchalance " de ses Gymnopédies, leur côté " valse des faubourgs, sans prétention : il y a une simplicité, et en même temps c’est fouillé – le thème de la Première Gymnopédie, à sa reprise, change de ton ". AM et EF sont également déroutés : par le tempo, plutôt rapide, mais aussi par un hiatus entre l’aspect cristallin du toucher et le halo de la prise de son ; " pourtant je me laisse porter ", confie EF. Le piano est " un peu mat ", remarque BD, qui perçoit de l’ironie dans le Lent et douloureux initial : " C’est une boîte à musique, comme un rite ésotérique bizarre. Déstabi­lisant, mais je marche. " Décidément, AM ne l’entend pas ainsi : " Mais enfin, vous entendez comme ça tangue ? peste-t-il. Et combien ces nuances sont limitées ? " Pour l’unanimité, il faudra repasser.
Un certain charme
Quarante-cinq ans après leur sortie, comment ont évolué les Gymnopédies de Jean-Joël ­Barbier, classique du piano satien ? Côté prise de son… aïe aïe aïe, ça date méchamment. " Cest cotonneux ! ", lance BD. Il est vrai qu’avec ses aigus saturés, ses basses flottantes, " on croirait du mono ", glisse JR, pas tendre avec le jeu du pianiste, dont " la régularité confine à la monotonie ". EF, elle, est séduite par le naturel de l’artiste dans sa façon d’appréhender le texte : " Ça avance, il ne cherche pas à en faire trop, le balancement perpétuel est bien rendu, mais le caractère de chaque Gymnopédie pourrait être plus contrasté… " La Seconde Gymnopédie trahit à son goût des " aigus faiblards, comme dévorés par la main gauche ". AM se dit touché par la pudeur du pianiste : " C’est atypique, mais ça ne se répand pas, ce Satie-là avance, et on entend bien les chocs harmoniques. " En fait, les défauts de la prise de son joueraient presque en sa faveur. " On est à la maison ou dans un salon littéraire, autour d’un piano droit, s’émeut BD, il y a un charme ­tenace… " Tenace, oui, mais pas suffisant pour l’emporter complètement.
Version cérébrale
Les arguments fusent face au Satie à rebrousse-poil du Suédois Roland Pöntinen. Soit on adore, soit on déteste. BD se range dans la deuxième catégorie, circonspect devant ce jeu " parfait dans sa pureté et son dénuement, mais sans une once d’aspérité ". Et d’enfoncer le clou : " Je me retrouve face au vide, face à un interprète qui s’efface derrière la musique qui, elle-même, cherche à s’effacer, vous voyez ? Vous prenez une gomme, vous prenez la partition, vous enlevez tout, et il ne reste rien. Quel manque de mystère, de charme, de rapport avec les auditeurs ! Oh, que je m’ennuie ! " À l’opposé, JR vante " l’imagination et la dimension hypnotique " du jeu de Pöntinen " lentissime, certes, mais habité… Ça tient à si peu de choses ! " EF est également séduite par le discours " toujours sur le fil de l’émotion, à la fois sobre et équilibré " du pianiste, dont elle vante la " clarté, la transparence et en même temps la chaleur et la plénitude ". Cette approche épurée de Satie rebute d’abord AM, qui déplore un " jeu du vide, du presque rien "… avant d’entrer en résonance avec les choix drastiques de cette version très cérébrale. " Les Gymnopédies sont des danses de l’Antiquité !, ironise BD, vous imaginez l’épuisement des danseurs à ce rythme-là ? "On aura du mal à départager les deux finalistes, si proches et si complémentaires à la fois. Daniel Varsano joue " simple, comme une chanson nostalgique ", tour à tour douloureuse et grave : " Tout y est dans ce clavier qui ferraille un peu, si efficace et tellement poète. " (JR) Ce piano désaccor­dé donne l’impression d’un Satie buriné, immédiat, sans aucune mièvrerie. " J’aime cet aspect piano ancien, sourit AM, ça me rappelle ces films où traînent de vieilles poupées délabrées : on oscille entre la nostalgie et l’effroi. " EF juge " abstraite, ­analytique " la version, à laquelle elle se montre dans un premier temps rétive. " Ça regorge d’idées, c’est très complexe, très construit. Mais ça va trop loin. Comme une guimauve qui s’étire et se rétracte. " Et puis… et puis, le charme opère. Sur chacun. " Varsano fait ressortir l’anti­romantisme de Satie, observe BD, ça me paraît l’essence même de sa musique. " Si le musicien verse dans son Satie une dose d’inquiétude et de désespoir, il le fait sans pose ni chichis : il y a la sobriété, l’expression… l’évidence, tout simplement. " C’est beau, séduisant, d’une émotion à fleur de peau ", conclut AM. Quel poète, ce Varsano !
Souffle et mystère
Il semble qu’avec Aldo Ciccolini, toutes les réserves s’envolent. " Il trouve immédiatement le ton qui colle à la simplicité feinte de Satie, ses Gymnopédies chantent, exaltent souffle et mystère, et se gardent de toute démonstration ", remarque JR. " Quel jeu sur les résonances ! admire AM, voilà un pianiste qui sait écouter. C’est peut-être le premier. Il ajoute du rubato, mais sans effets de manche : c’est dans la logique des phrases. " Trop de rubato ? " Je ne trouve pas ", tempère BD, immédiatement séduit par cet art délié : " Il y a quelque chose de néoclassique, de ravélien. Comme s’il énonçait les phrases d’une mélodie accompagnée – vous n’entendez pas la Pavane pour une infante défunte ici ? " Les doigts de Ciccolini sont fermes, le jeu fuit tout maniérisme. " Il crée avec naturel, allie pureté de la ligne et élan dans la construction ", reconnaît EF. Oui, ces Gymno­pédies sont dessinées à la pointe sèche par un artiste qui maîtrise admirablement les secrets de cette musique et de son clavier. Satie vit, sourit et respire dans ses moindres paradoxes. Bravo !
Avec Bertrand Dermoncourt (BD), Antoine mignon (am), elsa fottorino (ef), Jérémie Rousseau (JR)