Le Requiem de Verdi, un opéra déguisé ?

Et si le plus bel opéra de Verdi était son Requiem ? Puissamment bâtie et sensible, l’œuvre est un hymne à la vie qui porte la marque profonde de son génie.

 

Verdi a commencé son Requiem par la fin. C’est le « Libera me » qui a vu le jour le premier

Quatre jours après la mort de Rossini, en novembre 1868, Verdi suggère à son éditeur Ricordi l’idée d’un requiem à sa mémoire qui serait composé par les meilleurs compositeurs italiens « en témoignage de l’immense vénération que nous portons tous à cet homme dont le monde entier pleure la perte ». Verdi se réserve la dernière partie, le « Libera me ». L’œuvre est écrite à temps pour célébrer le premier anniversaire de la mort de Rossini, mais la représentation est annulée à cause du directeur du Teatro communale de Bologne qui rechigne à prêter ses artistes. La partition dormira dans les archives de l’éditeur milanais jusqu’en 1970. Mais un autre événement allait donner à Verdi l’occasion de se remettre au travail en utilisant son « Libera me ».

 

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Le 22 mai 1873, le poète et dramaturge Alessandro Manzoni, le Victor Hugo italien, meurt. Bouleversé, Verdi décide d’honorer « la plus pure, la plus sainte, la plus haute de nos gloires ».

Un an auparavant, Verdi a vécu l’un des plus grands triomphes de sa carrière avec la création italienne d’Aïda à la Scala de Milan. À 60 ans, au sommet de sa gloire, il va passer quinze ans sans écrire de nouvel opéra, mais il se lance dans la composition de son Requiem. Il en écrit la plus grande partie dans un hôtel du boulevard des Italiens, tout près de l’Opéra de Paris. En mars 1874, l’œuvre est achevée. Verdi tient à ce que la création soit un an après la mort de Manzoni et il insiste pour que l’œuvre naisse dans une église… où les voix de femmes sont interdites. Il obtient une dérogation papale et le Requiem voit le jour le 22 mai 1874 à l’église San Marco attenant au monastère où Mozart demeura pendant trois mois.

 

La création du Requiem de Verdi a lieu devant un parterre prestigieux d’invités venus de toute l’Europe.

C’est Verdi lui-même qui tient la baguette. Pour le quatuor vocal, il a pu compter sur ses fidèles Teresa Stolz (qui a créé Aïda à Milan) et Maria Waldmann (son Amneris préférée) ainsi que le ténor Giuseppe Capponi et la basse Ormondo Maini. L’œuvre est ensuite jouée à la Scala puis sept fois à l’Opéra-Comique à Paris avant d’entamer un tour du monde.

Parmi un concert unanime de louanges, une voix discordante s’élève. C’est le chef d’orchestre Hans von Bülow dont on murmure qu’il était candidat à la direction du Conservatoire de Milan avant d’être évincé sur le conseil de Verdi. Il évoque « un mélodrame en habits ecclésiastiques » et se moque d’un pseudo hommage au Poète qui est un nouvel avatar du Trouvère. Malheureusement pour lui, on apprend qu’il n’assistait pas à la première. Le coup de grâce vient de Brahms : « Vous vous êtes couvert de ridicule. C’est une œuvre de génie. »

 

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En sept parties, Verdi réussit une œuvre qui possède une architecture organique et des mélodies bouleversantes.

L’œuvre s’ouvre par l’Introït (Requiem et Kyrie) d’un lumineux recueillement. Puis éclate le Dies Irae : quatre accords fortissimo en sol mineur. Cette séquence comprend dix parties parmi lesquelles le majestueux Rex Tremendae, l’émouvant Ingemisco du ténor, le Confutatis passionné de la basse et le poignant Lacrymosa qui réunit le quatuor vocal. Le contrepoint ouvragé de l’Offertoire, la fugue virtuose et orageuse du Sanctus, la cantilène du Sanctus, la douceur séraphique du Lux Aeterna précède la conclusion grandiose du Libera me.

 


Dies Irae du Requiem de Verdi (London Philharmonic Choir, BBC Symphony Orchestra, dir. Semyon Bychkov)

 

Certains se sont demandés comment un athée comme Verdi pouvait écrire une messe. C’est oublier que sa culture est profondément catholique.

Comme l’a écrit Sylvain Fort dans son Verdi l’insoumis : « Le Requiem de Verdi est la mise en scène de l’âme de l’Italie. » Et s’il n’a pas foi en Dieu, Verdi a foi en l’Homme, foi en la Musique et foi en les forces de l’Esprit. Il a composé l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre, certes plus théâtral que le Requiem de Brahms ou de Fauré, mais « non théâtral » n’est pas une option pour un compositeur italien.

 

Olivier Bellamy