La Dolce vita, le Fantôme de l’opéra: Pourquoi les méchants jouent-ils de l’orgue ?

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Si l’orgue est souvent perçu comme un instrument religieux, il est largement utilisé dans les films et la littérature par les protagonistes dits méchants. Cet instrument aux sonorités particulières, qui se joue en solitaire, prend des allures inquiétantes dans La Dolce Vita, Vingt Mille Lieues sous les mers ou même dans la BDYoko Tsuno.

Faust, de Goethe, Bel-Ami de Maupassant : un son qui glace d’effroi

Dans Faust de Goethe, il est question d’une scène d’église avec orgue durant laquelle Marguerite défaillit et s’exclame « il me semble que cet orgue m’étouffe ». Quelques décennies plus tard, Guy de Maupassant décrit dans Bel-Ami la scène de mariage de Du Roy à la Madeleine où l’orgue « fait frissonner la chair et les âmes ». Il faut dire que l’orgue dispose d’une puissance extraordinaire, dont le son peut être assourdissant. Parfois qualifié de roi des instruments, il est capable d’imiter de nombreuses sonorités grâce à ses différents registres se trouvant à droite et à gauche des claviers.

L’orgue de la Madeleine à Paris ( Source: Annie Dalbéra/ Flickr )

Au cinéma, l’instrument permet de donner plus de poids à l’image, un effet non négligeable qui a notamment été utilisé dans le film Fantômas, où le personnage joué par Jean Marais, réalise plusieurs entrées inquiétantes sur fond de grandes orgues.

L’orgue ou l’instrument des solitaires

A l’église, l’instrument se joue dans une tribune au-dessus des croyants, ce qui confère une position de domination à l’organiste, mais le place également en retrait. D’autant que l’orgue est un instrument qui se joue de dos, et ne pouvant voir ses auditeurs, l’organiste est coupé des autres. L’orgue est donc par définition l’instrument des solitaires et ce n’est pas un hasard si parmi les sept nains ce soit Grincheux qui joue de l’orgue dans l’adaptation de Walt Disney de Blanche-Neige.

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Dans un autre registre, la série de films Pirate des Caraïbes, encore une fois produite par Disney, met en scène Davy Jones, un pirate habité par l’amertume et qui a été condamné par une malédiction. Seuls les moments passés à jouer de son orgue enfermé dans sa cabine lui permettent d’exprimer ses émotions qu’elles soient tristes ou violentes. La musique résonne alors à travers tout le bateau comme pour hanter un peu plus les marins du Hollandais volant.

Un autre capitaine, mais cette fois-ci issu de la littérature de Jules Verne, apprécie également l’orgue. Dans Vingt Mille Lieues sous les mers, Nemo, dont le nom en latin signifie « personne », vit dans son sous-marin Le Nautilus en solitaire. Ce génie qui sème la terreur à travers les mers du monde joue de l’orgue « la nuit, au milieu de la plus secrète obscurité ». Et si le capitaine a choisi l’orgue c’est parce que « la puissance de l’instrument pouvait seule convenir à [son] âme tourmentée et grandiose» explique la professeure émérite de littérature française Simone Vierne.

 

Dessin de Nemo jouant de l’orgue

 

L’orgue, un instrument d’église aux accents parfois maléfiques

Même si les premières traces d’orgue remontent à l’Antiquité, l’orgue est avant tout considéré comme un instrument d’église. Pourtant dans la littérature comme au cinéma, le caractère sacré de l’instrument est maintes fois renversé pour s’incarner en son pendant maléfique. Les sons de l’orgue s’élèvent alors des abîmes et non plus de la tribune de l’édifice religieux. Ainsi dans le film La Dolce Vita de Fellini, Steiner, un personnage malsain qui assassine ses enfants, compare le son de l’orgue à « des voix mystérieuses qui semblent venues du centre de la terre » avant d’interpréter la célèbre Toccata et Fugue en Ré mineur de Bach à l’orgue.

Alain Cuny interprète le rôle de Steiner dans La Dolce Vita 

Dans la littérature, l’instrument est également associé à des créatures maléfiques comme c’est le cas dans le roman Le Fantôme de l’opéra de Gaston Leroux. Erik, dont l’apparence est monstrueuse, vit dans les sous-sols du Palais Garnier dans une pièce décorée à la façon d’une chambre mortuaire. Tel un vampire, il dort dans un cercueil et vit la nuit. Ce fantôme qui a pour dessein de détruire l’Opéra, sait jouer de l’orgue, ce qui le rend d’autant plus effrayant. Son instrument, contrairement à celui d’église, se déploie dans le sens de la largeur et occupe un mur entier de sa pièce à vivre. Dans l’adaptation du Fantôme de l’Opéra en film de Dario Argento, alors que Christine fuit à travers le dédale de souterrains, Erik joue de son orgue lugubre et les accords sur le plein-jeu intensifient encore un peu plus la terreur visible dans les yeux de la danseuse.

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Cet instrument aux sonorités parfois funèbres fait son apparition dans de nombreux films remplis de créatures monstrueuses comme dans La marque du vampire de Tod Browning, Les horreurs de Frankenstein de Jimmy Sangster ou dans Dr Jekyll & Mr Hyde de Rouben Mamoulian, ce qui ne manque pas de lui conférer un caractère maléfique.

L’orgue comme instrument mortel

Dans L’Orgue du diable de Roger Leloup, la septième histoire de la bande dessinée Yoko Tsuno, l’instrument n’émet pas seulement des sons sinistres, mais aussi mortels. Du fait de sa taille colossale, il peut produire des infrasons, or en-deçà d’une certaine fréquence, ceux-ci peuvent mener à la folie voire à la mort. Si cette histoire est une fiction, elle n’est pas sans rappeler l’harmonica de verre, également appelé « orgue des anges », qui avait été interdit au XIXème siècle car accusé de rendre fous les musiciens qui en pratiquaient. D’ailleurs Gaetano Donizetti avait envisagé de l’utiliser pour Lucia Di Lamermoor dans la fameuse scène de la folie, avant d’y renoncer. Sur un ton plus léger cette fois-ci, l’orgue est utilisé comme un moyen de piéger les victimes dans de nombreux dessins animés. Ainsi dans Les aventures de Bernard et Bianca, un crocodile chasse les deux souris réfugiées dans les tuyaux d’un orgue, en se mettant à jouer de l’instrument afin de les propulser hors de leur cachette grâce au système de soufflerie. La même farce est reprise dans un épisode de Tom & Jerry, excepté que cette fois ce n’est pas un méchant qui joue de l’orgue, mais un chien qui visiblement ne semble pas remarquer qu’il inflige une véritable torture aux deux protagonistes coincés dans les tuyaux de son instrument.

 

Dans cette vidéo de Tom & Jerry, vous pourrez en apprendre un peu plus sur le système de soufflerie de l’orgue 

Si l’orgue apparait à nombreuses reprises dans la littérature et au cinéma, comme l’instrument des « méchants », il arrive parfois aussi que des personnages dits gentils en jouent, c’est notamment le cas dans le film Peau d’Âne de Jacques Demy. La fille du roi, interprétée par Catherine Deneuve, chante une chanson d’amour en s’accompagnant à l’orgue, mais contrairement aux méchants qui jouent le plus souvent cachés, elle s’affiche en plein jour dans un jardin entouré de colombes.

Catherine Deneuve chante Amour, Amour dans Peau d’Âne 

Alexandra Legrand 

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