Dmitri Tcherniakov, metteur en scène qui suscite la polémique, de retour au Bolchoï

Le metteur en scène russe a tant fait scandale avec sa vision contemporaine de l’opéra qu’il n’avait plus travaillé à Moscou depuis près d’une décennie. Il est revenu mi-février au Bolchoï, toujours désireux de rompre avec les clichés de la tradition de l’opéra russe.

 

Dmitri Tcherniakov propose une adaptation de Sadko, de Nikolaï Rimsky-Korsakov

Son retour sur la plus célèbre des scènes russes avec une nouvelle version de « Sadko », un classique de Nikolaï Rimsky-Korsakov, était fait pour plaire à la fois aux tenants d’une modernité et aux audiences plus traditionalistes. Cette dernière catégorie de spectateurs et de professionnels lui reproche sans doute encore sa mise en scène dépouillée d' »Eugène Onéguine » de Tchaïkovski, opéra russe de référence d’ordinaire fastueux.

 

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Rencontrant des journalistes avant la première cette semaine de « Sadko », Dmitri Tcherniakov ne se dit pas assagi par sa longue absence du Bolchoï et espère que son nouvel opéra inspirera débats et discussions. « Cet opéra a la réputation erronée de devoir être épique, distant de nous et de ce que nous sommes », souligne-t-il.

 

La mise en scène de « Sadko » en 1936 reflétait les valeurs promues par Staline

Ancré dans la mythologie russe, « Sadko », opéra créé en 1895, raconte l’histoire d’un musicien nécessiteux embarqué dans une épopée fantastique au cours de laquelle il épousera Volkhova, la fille du roi des eaux et des mers, avant de devoir retourner à sa vie d’avant au côté de Lioubava, sa femme sur la terre ferme. « Sadko » fut un classique du répertoire du Bolchoï. Sa représentation monumentale en 1936 reflétait les valeurs culturelles promues par Staline.

 

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« C’était une esthétique de la victoire du socialisme qui faisait écho au style impérial d’avant », explique l’historien spécialisé Mikhaïl Mouguinstein à propos de ce style d’opéras russes épiques. Un opéra rarement monté en Occident et qui a perdu de sa popularité au fil des décennies dans sa patrie à tel point qu’en 1984, le Bolchoï le retirait de son répertoire. « Que le Bolchoï ait décidé de remonter ce mastodonte m’inspire le respect« , proclame l’historien, voyant dans le retour de ce classique revisité « un événement majeur de notre histoire culturelle ».

 

Photo Damir Yusupov/ Bolshoi Theatre

 

L’approche novatrice de Dmitri Tcherniakov

Dans la version de Dmitri Tcherniakov, ce qu’il reste de l’imagerie russe est factice: Sadko y est représenté en jeune homme contemporain névrosé, en jean et pull, quand Volkhova est une puissante femme d’affaires cherchant à renouer avec sa nature passionnée. Et leur histoire d’amour s’avère n’être qu’une simulation dans une fête foraine peuplée d’une troupe de clones de Russes issus du Moyen Âge. La mise en scène de Tcherniakov a, sans surprise, suscité les louanges des uns et les coups de griffe des autres. « C’est dur, quatre heures lorsqu’il y a tant de tromperie et d’imposture sur scène », s’est même emportée la critique Ekaterina Kretova dans le quotidien russe Moskovski Komsomolets.
Pour Mikhaïl  Mouguinstein cependant, avec son approche novatrice, Dmitri Tcherniakov a réussi là où la plupart de ses compatriotes ont échoué: promouvoir l’opéra russe au-delà de ses frontières. « Seuls de très rares opéras russes sont montés à l’étranger, c’est même difficile d’y imaginer Rimsky-Korsakov mais Tcherniakov arrive à le mettre en scène là-bas », dit l’historien spécialisé.

 

Dmitri Tcherniakov en lice pour un second « International Opera Award »

Dmitri Tcherniakov, 49 ans, est en effet le seul Russe à avoir reçu, comme metteur en scène, le prestigieux « International Opera Award » (2013). Sa version du « Conte du tsar Saltan », opéra méconnu de Rimsky-Korsakov, est nommée pour une nouvelle récompense cette année. Directeur général du Bolchoï, Vladimir Ourine a pour sa part promis de continuer à éduquer son public à montrer plus d’ouverture d’esprit lorsqu’il est confronté à des opéras contemporains. « Les œuvres du XIXe siècle peuvent être totalement ré-imaginées, nous pouvons essayer de parler dans un langage moderne avec ces oeuvres et c’est ce que (Tcherniakov) fait », expliquait-il en janvier à l’antenne de la chaîne culturelle russe Koultoura, ajoutant « Le théâtre du Bolchoï se doit d’être un théâtre vivant et moderne ».

 

Philippe Gault (avec AFP)

 

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