Over the Rainbow est une des chansons les plus emblématiques de l’histoire du cinéma, incarnée par la figure éternelle de Judy Garland. Le morceau a-t-il des origines bien plus obscures qu’une simple illumination de la part de son compositeur, Harold Arlen, sur les routes d’Hollywood ? C’est ce que nous allons découvrir.
Over the Rainbow – et non Somewhere Over the Rainbow qui est une déformation du titre original – est une mélodie rendue populaire par le film Le Magicien d’Oz, un des premiers films en technicolor réalisé – en grande partie – par Victor Fleming et sorti sur grand écran aux Etats-Unis en 1939. Un film musical adapté du roman éponyme de Lyman Frank Baum où l’on suit la jeune Judy Garland dans le rôle de Dorothy, une orpheline originaire du Kansas qui, après une violente tornade, se retrouve propulsée dans le monde fabuleux d’Oz.
Lauréate d’un Oscar pour la meilleure chanson originale en 1940, elle est le fruit de la collaboration entre le compositeur Harold Arlen et le parolier Yip Harburg. Selon le musicologue Walter Frisch dans son essai Harold Arlen and His Songs, l’histoire voudrait que ce soit lors d’une sortie en voiture à Hollywood qu’Arlen eut l’idée de cet air devenu si célèbre, le musicologue rappelant les propos tenus par le compositeur à un journaliste : « J’ai dit à Madame Arlen, – son épouse- “Allons au Grauman’s Chinese.” Je lui ai dit “Tu conduis la voiture. Je ne me sens pas d’attaque.” Je ne pensais pas au travail. Du moins je n’en n’étais pas conscient. J’avais juste besoin de me détendre un peu. Quand nous étions arrivés au Schwab’s Drug Store sur Sunset [Boulevard] je lui ai dit : “Arrête-toi s’il te plaît.” Et elle savait très bien pourquoi : quand nous nous sommes arrêtés et je ne sais vraiment pas pourquoi, j’ai – bénies soient les muses – pris un petit morceau de manuscrit et j’y ai griffonné ce que vous connaissez sous le nom de “Over the Rainbow […]. »
Un air qui résonne dans toutes les têtes et qui, encore aujourd’hui, fait l’objet de nombreuses reprises – on peut penser au swing de Jerry Lee Lewis, au ukulélé rêveur de Iz, au clavier habité de Keith Jarrett, à la voix puissante de Beyoncé.
Un air inspiré par Rusalka de Dvorak ?
Les amateurs d’opéra pourront déceler quelques inspirations classiques qui ponctuent ça et là la mélodie, comme cette impression de déjà-vu dans l’intermezzo de l’opéra Guglielmo Ratcliff de Pietro Mascagni ou cet élan lyrique qui traverse Le Chant à la Lune de Rusalka, la grande œuvre opératique d’Antonin Dvorak. Un héritage musical assumé ou inconscient qui rattache Over the Rainbow à la croisée des genres et confirme sa portée universelle.
Intermezzo – Guglielmo Ratcliff – Pietro Mascagni
Le Chant à la Lune – Rusalka – Antonin Dvorak
Et pourtant, une redécouverte dans les archives de Bergen en Norvège par un pianiste du nom de Rune Alver pourrait bien apporter un regard nouveau sur l’origine de cette fameuse mélodie. Une partition publiée en 1910 dont le thème rappelle furieusement… la composition d’Harold Arlen ! Son nom ? Le Concert Etude op.38 de la compositrice norvégienne Signe Lund. Ecoutez plutôt :
Concert Etude, op. 38 – Signe Lund
Pour son redécouvreur et interprète, Rune Alver, cette ressemblance est loin d’être le fruit du hasard : « Bien sûr qu’il s’agit de plagiat » peut-on lire dans un article du Hollywood Reporter, “Scandal in Oz: Was “Over the Rainbow” Plagiarized?”. On apprend ainsi que c’est dans le cadre d’une recherche dédiée à la musique de Signe Lund que le pianiste met la main sur cette partition dix ans plus tôt : « Il avait trouvé la pièce classique enfouie dans des archives et pensait qu’elle n’avait pas été entendue depuis peut-être un siècle. Mais alors qu’il plongeait dans la deuxième section, intitulée Cantando, il sentit un frisson lui parcourir le dos. La mélodie ne lui rappelait pas seulement quelque chose qu’il avait entendu auparavant – elle était emblématique. Il a immédiatement reconnu les notes d’ouverture inoubliables de « Over the Rainbow » peut-on lire dans l’article. Une étude que Rune Alver intègre dans son album consacré à la musique pour piano de Signe Lund, Etudes poétiques, paru en 2020.
Signe Lund multiplie les concerts aux Etats-Unis
Née en 1868, Signe Lund fut une figure importante de la musique norvégienne. Ses voyages fréquents aux Etats-Unis feront d’elle une ambassadrice influente de son pays, multipliant les concerts sur le territoire américain. D’abord portée par des idéaux socialistes et progressistes, sa sympathie pour l’idéologie nazie poussera la compositrice à rejoindre en 1935 le parti d’extrême-droite norvégien, Nasjonal Samling, mettant ainsi un terme à sa carrière et à sa renommée. Concernant les études proposées par Rune Alver dans son album, il s’agit d’œuvres « composées entre 1896 et 1928, quand Signe Lund était une socialiste engagée et une féministe dévouée » peut-on lire sur le site du label, Lawo Classics.
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Reprise intentionnelle, réécriture inconsciente ou pure coïncidence ? Le mystère reste entier, même si une hypothèse, émise par le Hollywood Reporter, pourrait offrir de nouvelles pistes : celle de Harold Arlen, jeune musicien, qui, à la fin des années 1910, aurait pu avoir eu vent des mélodies de Signe Lund via son professeur de piano, Arnold Cornelissen, qui fréquenta les mêmes cercles que la compositrice norvégienne au moment de ses pérégrinations américaines… Affaire à suivre !
Clément Serrano
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