Boris Godounov de Moussorgski : l’âme russe faite opéra

« Le Tsar Michel et les Boyards » de Andreï Riabouchkine

Seul opéra achevé de Modeste Moussorgski, Boris Godounov représente l’archétype de l’opéra russe. Il se caractérise par sa puissance lyrique et sa vérité dramatique. Le compositeur y déploie un langage musical et des couleurs qui lui sont propres. Inspiré d’un fait historique, l’accès controversé au trône du tsar Godounov à la fin du XVIe siècle, il a donné lieu à quatre versions : deux de Moussorgski et deux autres de Rimski-Korsakov.

Moussorgski avait déjà composé deux opéras avant Boris Godounov, mais qui étaient restés inachevés

Pour Modeste Moussorgski, en matière d’opéra, la troisième tentative fut la bonne. Lorsqu’il aborde Boris Godounov en 1868, à l’âge de 29 ans, il a derrière lui deux opéras inachevés : Salammbô et Le Mariage. Fasciné par le roman de Flaubert alors publié par épisode dans un périodique russe, le compositeur s’empare d’abord du sujet de Salammbô. Il y consacre trois années, de 1863 à 1866, mais n’ira jamais au bout de son projet. Deux ans plus tard, en juin 1868, Moussorgski se prend de passion pour la pièce Le Mariage de Gogol. Il compose un premier acte pour piano et chant avant  de renoncer, là aussi. Mais à l’automne de cette même année 1868, l’un de ses amis, Vladimir Nikolski, professeur d’histoire russe, attire son attention sur la pièce que Pouchkine avait écrite en 1825, Boris Godounov, et qui n’avait pas encore été jouée. Elle raconte l’accession au pouvoir à la fin du XVIe siècle de Boris Godounov, après l’assassinat de l’héritier du trône, Dimitri. Godounov sera lui-même renversé par un jeune moine qui se fera passer pour Dimitri, avant de mourir dans un accès de folie.

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Boris Godounov est rejeté une première fois par le Comité de lecture des Théâtres Impériaux

Moussorgski se passionne pour le sujet, et va alors se consacrer presqu’exclusivement à Boris Godounov, dont il écrit lui-même le livret en gardant des pans entiers de la pièce de Pouchkine. Parallèlement il s’appuie sur d’autres sources littéraires, l’Histoire de l’Empire russe de l’historien Nikolaï Karamzine parue dans les années 1820. Pour la musique, Moussorgski réutilise une partie de celle qu’il avait composée pour Salammbô. La partition est achevée en décembre 1869. Mais elle doit, comme toute pièce et tout opéra, être soumise au Comité de Lecture des Théâtres Impériaux. Le moins que l’on puisse dire, est que ce Comité prendra son temps, puisqu’il lui faudra plus d’un an pour rendre son avis. Le verdict tombe en février 1871. Il est sans appel : Boris Godounov est refusé. Six voix contre, une seule pour : celle du chef d’orchestre Eduard Napravnik. L’opéra ne répond pas aux critères alors en vigueur. Il n’y a ni rôle féminin central, ni ténor amoureux, ni d’une manière générale, d’intrigue amoureuse. Le jury déplore également l’absence de ballet. Il se murmure aussi que l’un des membres du Comité, un contrebassiste, a estimé que la partie des contrebasses était injouable ! Enfin, manque de chance, les censeurs ont vu leur réticence à l’égard du sujet confortée par l’échec première représentation scénique de la pièce de Pouchkine peu de temps avant.

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Après le rejet de son opéra par le Comité, Moussorgski écrit une seconde version

Ce rejet n’a pas entamé la détermination de Moussorgski. Au contraire ! Selon un journaliste de l’époque, Vladimir Stassov, proche du compositeur, il a été “extrêmement bénéfique.” Moussorgski se remet au travail en avril 1871, et en juillet 1872 il achève la seconde version de l’opéra. Trois tableaux sont ajoutés, un autre est supprimé, celui au cours duquel le Tsar se fait interpeller par l’Innocent. Moussorgski estime que la dimension politique de ce tableau a peut-être indisposé le Comité. L’ordonnancement des scènes est modifié. L’opéra ne se termine plus par la mort de Godounov, mais par la révolte du peuple qui porte au pouvoir le faux Dimitri, mettant ainsi le peuple russe au centre même de l’action. Moussorgski ajoute un acte, “l’Acte Polonais” dans lequel apparaît le personnage féminin, Marina Mnichek, jeune princesse polonaise qui séduit le faux Dimitri. Moussorgski ajoute dans ce même acte une Polonaise : ce sera le ballet demandé par le Comité de lecture. Devenu un “drame populaire”, ce nouveau Boris Godounov est plus long que le premier, et se découpe en un Prologue suivi de quatre actes.

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C’est grâce à une soprano, star du Mariinski, que Boris Godounov sera créé

A son tour, la nouvelle version est soumise à la censure. Malgré les changements, Boris Godounov est une nouvelle fois rejeté ! Une femme va toutefois sauver l’ouvrage, la soprano Youlia Platonova, pressentie pour créer le rôle de Marina. Elle est alors la star du Théâtre Mariinski, et elle menace de ne pas renouveler son contrat si Boris Godounov n’est pas mis à l’affiche. Le directeur des Théâtres Impériaux, Stepan Gedeonov, est d’autant plus sensible à l’argument que la cantatrice a triomphé dans ce rôle de Marina, au cours d’un concert en février 1873, dans lequel trois scènes de la nouvelle version de Boris Godounov ont été jouées. En dépit de l’avis du Comité, Boris Godounov est donc créé le 27 janvier 1874, avec toutefois d’importantes coupures demandées par le chef, Eduard Napravnick… celui qui avait donné sa voix à la première version de l’ouvrage.

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Rimski-Korsakov réécrit Boris Godounov et créé deux nouvelles versions

La création est un triomphe. Quelques journalistes jugent malgré tout l’œuvre “mal équilibrée, inesthétique et monotone.” ils dénoncent également les “disharmonies” et “les impulsions sauvages et effrénées de la nature musicale mal dégrossie du compositeur.” Si ces commentaires laissèrent Moussorgski indifférent, il fut en revanche particulièrement déçu de l’avis de son confrère César Cui, membre comme lui du Groupe des Cinq, et par ailleurs l’un de ses meilleurs amis. Cui déplore “ le manque d’unité du récitatif et l’isolement des idées musicales”. Il reproche à Moussorgski la “simplicité de son écriture, sa suffisance et sa hâte.” Après le triomphe de la première, Boris Godounov est redonné à Saint Pétersbourg à plusieurs reprises jusqu’en 1882. Il est ensuite créé au théâtre Bolchoï de Moscou en 1888.

La scène du couronnement (Bryn Terfel, au Royal Opera House de Londres)
 

L’année suivante, en 1889, six ans après la mort du compositeur, Nikolaï Rimski-Korsakov, qui entretemps avait orchestré un autre opéra de Moussorgski, La Koventchina, entreprend de retravailler Boris Godounov pour l’adapter aux goûts de l’époque. Il réalise une nouvelle version, qui sera créée le 28 novembre 1896 dans la Grande salle du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, avec une réécriture complète de la partition, une nouvelle orchestration, de nombreuses coupures et un nouvel ordonnancement des scènes. En 1906, Rimski-Korsakov se lance dans une nouvelle version de Boris Godounov, cette fois à destination de l’étranger. Cette quatrième version sera créée à l’Opéra de Paris en 1908, puis à la Scala de Milan l’année suivante et au Met en 1913. Ces deux versions de Rimski-Korsakov doivent une part importante de leur succès à la basse Fédor Chaliapine qui a chanté le rôle-titre jusque dans les années 30.

 

D’autres versions de Boris Godounov voient le jour au XXe siècle

L’aventure de Boris Godounov ne s’arrête pas là. En 1924 le composteur letton Emilis Melngailis réalise une nouvelle orchestration pour une représentation à Riga. Puis en 1926 un autre compositeur, Mikhaïl Ippolitov-Ivaniov, apporte ses propres retouches. Ce qui n’empêche pas la version définitive de Moussorgski d’être reprise à Leningrad en 1928. La première version fut même jouée à Moscou en 1929. Dix ans plus tard, Dimitri Chostakovitch propose une nouvelle orchestration. Et enfin, en 1952, une nouvelle version est créée pour le Met par le compositeur polonais Karol Rathaus. Au-delà de ses différentes versions, Boris Godounov symbolise l’opéra russe par excellence, grâce à ses couleurs spécifiques qui définissent le style de Moussorgski, avec ses carillons, l’écho des musiques folkloriques et des chants orthodoxes, le tout sur fond d’une période troublée de l’histoire de la Russie.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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