Catholique d’adoption et franc-maçon de cœur, opposé aux valeurs aristocratiques de son temps, Mozart apparaît comme un homme des Lumières attaché à l’idée d’un Dieu d’amour.
À quoi croyait Mozart ? Lorsque l’on feuillette sa correspondance et que l’on se plonge dans la vie du personnage, on se demande quelle foi l’animait réellement.
On est évidemment catholique chez les Mozart, comme chez tous les Salzbourgeois. Et au siècle des Lumières, il est possible d’être simultanément catholique et franc-maçon — c’est d’ailleurs ce que revendiquent encore aujourd’hui un certain nombre de catholiques appartenant à une loge. Encore faut-il être, selon les francs-maçons eux-mêmes, un catholique suffisamment éclairé pour y prétendre.
Mozart : à la mort de sa mère, des lettres donnent des indices sur sa foi
Deux lettres éclairent de façon saisissante les croyances de Mozart. Le 3 juillet 1778, à Paris, sa mère vient à mourir. La scène est effroyable : Wolfgang se retrouve seul dans sa chambre à veiller une mère qui n’a pas survécu aux rigueurs du voyage.
Il lui faut alors annoncer la nouvelle à son père. Il rédige deux lettres : la première, adressée à Léopold, cherche à le préparer psychologiquement en lui décrivant l’état de santé de sa mère comme extrêmement grave. La seconde est destinée à l’abbé Bullinger, ami intime de la famille, à qui il confie la mission de préparer le père à la vérité.
Dans cette première lettre à son père — où il aborde également d’autres sujets, dont la mort de Voltaire, survenue peu de temps auparavant —, Mozart écrit : « Maintenant, je vous donne une nouvelle que vous connaissez peut-être déjà : savoir que cette athée et grande crapule de Voltaire est crevée comme un chien, pour ainsi dire comme une bête. Voilà sa récompense. » Ces mots laissent entendre que Mozart n’éprouvait guère de tendresse à l’égard des athées.
« Je sais que Dieu ordonne tout pour notre mieux » écrit Mozart
Dans la seconde lettre, adressée à l’abbé Bullinger, Mozart révèle toute la vérité sur les circonstances de la mort de sa mère et cherche, dit-il, son réconfort dans la soumission à la volonté de Dieu. Il écrit : « Je me console, quoi qu’il advienne, parce que je sais que Dieu ordonne tout pour notre mieux, si arbitraire que cela nous paraisse » — précision d’une importance capitale —, « car Dieu le veut ainsi. Car je crois, et je ne me laisserai pas dissuader, qu’aucun docteur, aucun homme, aucun malheur, aucun hasard ne peut donner la vie à l’homme ou la reprendre, mais Dieu seul. » Voilà le fond de la pensée de Mozart.
Une sérénité qu’il ne conservera pourtant pas lorsqu’il devra affronter sa propre mort imminente. Car on sait que, se voyant partir, il est en proie aux regrets, à la frustration et à une peur diffuse qui peut faire songer à de la paranoïa.
Un réseau maçonnique au cœur de Vienne
Un certain nombre des amis de Mozart sont également francs-maçons. Parmi eux, le grand Joseph Haydn, bien entendu, mais aussi des membres éminents du gouvernement, comme Joseph von Sonnenfels, artisan d’importantes réformes juridiques, ou encore Gottfried van Swieten, directeur de la commission de l’Éducation, qui recevait chaque dimanche matin chez lui les musiciens les plus célèbres de Vienne.
Un personnage se détache tout particulièrement dans ce cercle maçonnique : le minéralogiste Ignaz von Born, grand scientifique de l’époque, dont la figure a inspiré le personnage de Sarastro dans La Flûte enchantée — ce grand prêtre sage et lumineux qui incarne la totalité du sens du monde.
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Le 14 décembre 1784, Mozart est admis à la loge de la Bienfaisance. Il a vingt-huit ans. C’est l’aboutissement d’un parcours initiatique qui avait commencé six ans plus tôt à Mannheim.
Comme l’écrit Ève Ruggieri dans son Dictionnaire amoureux de Mozart (Plon) : « ‘Mon bonheur commence maintenant’ : à travers ce cri, Mozart concrétise sa libération, mais aussi sa décision de mettre en pratique ses idées en rejoignant un milieu dans lequel l’homme se sent aimé et le musicien compris.
En cette seconde moitié du XVIIIe siècle, tous ceux qui avaient trouvé dans le travail des encyclopédistes des réponses aux questions que les différents cultes ne leur apportaient pas toujours, tous ceux qui avaient rêvé d’un monde plus juste et plus solidaire et cherchaient à apprivoiser l’idée de la mort, ne pouvaient qu’être attirés par cette doctrine où se côtoyaient aristocratie, finance, armée et culture. »
Au-delà des idéaux, l’appartenance de Mozart à la franc-maçonnerie répond aussi à un besoin profond de sociabilité et d’échange. C’est pour lui un moyen de se fondre dans la haute société viennoise, rendue peut-être un peu plus perméable par le libéralisme relatif du règne de Joseph II.
1787, l’année des deuils pour Mozart
L’année 1787 est marquée pour Mozart par une série de deuils. Le plus douloureux est la mort de son père : Léopold Mozart s’éteint à Salzbourg à l’âge de soixante-huit ans. Deux amis intimes disparaissent également cette année-là. Mozart vit tout cela comme un arrachement, même s’il considère sans doute la mort comme la fin naturelle de l’existence, en conformité avec la doctrine maçonnique et sans contradiction avec sa foi catholique originelle.
La maladie s’insinue bientôt dans sa vie, et la malchance avec elle. Le public viennois, semble-t-il, se détourne peu à peu de lui. La mode Mozart, qui avait tout emporté et faisait résonner la moindre soirée de salon de ses œuvres, paraît s’essouffler. Les opéras italiens du compositeur ne rencontrent plus la faveur qu’il leur aurait souhaitée. Il donne de moins en moins de concerts, conserve à peine quelques élèves, et des deux cents souscripteurs qui assistaient jadis à ses académies musicales, il ne lui reste plus qu’un seul fidèle : le baron van Swieten.
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Mozart en a assez de Vienne, où l’atmosphère est devenue pesante. La Révolution française tient toutes les capitales européennes en haleine, et Vienne n’échappe pas à cette tension. Les cafés, ces lieux de conversation charmants où les Viennois s’adonnaient volontiers au Plaudern — l’art de la causerie — sont devenus des endroits mornes et silencieux. Les francs-maçons, soupçonnés d’être des ferments révolutionnaires, éveillent la méfiance. On n’a aucunement envie que se passe à Vienne ce qui se déroule à Paris. Beaucoup se retirent alors de la franc-maçonnerie.
Le successeur de Joseph II, Léopold II, se révèle un souverain autrement plus rigide, bien décidé à ce que la révolution ne s’exporte pas jusqu’à lui.
La dernière cantate de Mozart
À trois semaines de sa mort, Mozart dirige sa ultime cantate maçonnique, Laut verkünde unsre Freude (K. 623), achevée le 15 novembre 1791 et créée le 17 ou 18 novembre pour l’inauguration des nouveaux locaux de sa loge, Zur neugekrönten Hoffnung (L’Espérance nouvellement couronnée). L’œuvre avait été terminée deux jours avant sa dernière représentation publique.
Conformément au rituel maçonnique, Mozart fut inhumé revêtu du manteau noir à capuche des francs-maçons — un détail qui a bien sûr inspiré nombre de metteurs en scène de La Flûte enchantée, opéra littéralement imprégné de pensée maçonnique.
Franck Ferrand
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