« Sans Léopold, pas de Wolfgang Amadeus Mozart ». Éric-Emmanuel Schmitt ne parle pas d’un point de vue biologique, mais bien musical, saluant la capacité du père à encourager les talents du fils et à oser passer la main en constatant sa propre médiocrité. Invité de la matinale, et devenu père récemment, il a parlé de son dernier livre, dédié à la relation entre les Mozart, père et fils.
Éric-Emmanuel Schmitt est dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste. Traduit en 45 langues et joué dans plus de 50 pays, il publie Juste après Dieu, il y a Papa aux éditions Albin Michel.
Ce n’est pas la première fois que le personnage de Mozart vous inspire. Vous lui avez consacré un Ma vie avec Mozart et même un spectacle musical il y a quelques années, mais cette fois, c’est la relation entre le père et le fils qui vous a inspiré. Pourquoi ?
ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT : J’avais envie de parler de la relation père-fils parce que, évidemment, j’ai été un fils et puis, depuis deux ans, je suis un père. Je vois tous les angles morts, toutes les complexités de cette relation que j’avais moi-même vécue avec une certaine difficulté en tant que fils. Il me semblait que ce qui rendait le sujet complètement universel, c’était de l’accrocher à ce père-là et à ce fils-là, à Léopold Mozart et à Wolfgang Amadeus Mozart.
Il y a deux enfants qui sont vraiment au centre du livre, Nannerl et Wolfgang. Quand on devient père, est-ce qu’on regarde les personnages différemment ?
E.-E. S. : Être un père, c’est une vocation. Être un fils, c’est un fait. Un vrai père, je ne dis pas un père par accident, c’est quelqu’un qui s’engage, c’est quelqu’un qui a autant de devoirs que d’amour, c’est quelqu’un qui veut que son fils pousse droit, avec de bonnes valeurs, qu’il le fasse tenir solide dans l’existence. Quand on est un fils, on reçoit, on ne s’engage à rien et on va souvent reprocher au père tout ce qui ne fonctionne pas. Depuis que je suis père, je vois la dissymétrie totale du rôle père-fils.
Éric-Emmanuel Schmitt : « Léopold a révélé cet enfant à lui même, Wolfgang s’est emparé de la musique »
Non seulement je suis père, mais je suis orphelin. J’ai perdu mon père et, en fait, depuis, il ne m’a jamais quitté. Je crois que nos parents ne meurent jamais, puisqu’en nous, ils continuent à nous faire des surprises, à nous faire découvrir des points de vue qu’on n’avait pas, peut-être à faire apparaître la personne qu’ils étaient indépendamment du rôle de père ou de mère. C’est un dialogue continu, c’est une vie intime qui se perpétue en nous. J’avoue qu’aujourd’hui, j’ai un regard complètement différent sur mon père que celui que j’avais lors de son vivant ou même au moment de sa mort. Je mesure à quel point il a été un bon père et à quel point j’ai été un mauvais fils. Ça ne m’apparaissait pas du tout lorsque nous nous aimions et nous affrontions parce que c’était les deux. Mon regard s’est véritablement enrichi et c’est toute cette ambivalence qu’il y a dans le rôle du père et dans le rôle du fils. Un fils doit tuer son père.
C’est ce que Mozart a fait ?
E.-E. S. : C’est ce que Mozart a fait. Il n’y aurait pas eu de Wolfgang Amadeus Mozart sans Léopold Mozart. Parce qu’il a révélé cet enfant à lui-même, il lui a offert mille choses, l’histoire, la géographie, les langues, mais aussi la musique, et le gamin s’est emparé de la musique de la façon qu’on sait. Non seulement il lui a offert la musique, mais lorsqu’il s’est rendu compte, quand Mozart avait 10 ans, que lui, Léopold Mozart, ne pouvait plus rien lui apprendre en musique, il a eu l’humilité de se dire : « Je ne suis plus au niveau, il faut que je le présente à des êtres qui vont encore lui apprendre quelque chose. »
« Mozart est un musicien génial, mais il n’a pas le génie des relations publiques »
Il prend le risque de donner les moyens à Mozart de se rendre compte du niveau de son père, de l’éventuelle médiocrité qu’il a comme compositeur. Ce que bien sûr va faire Mozart. Vous savez, excès d’honneur, excès d’indignité. Il a idéalisé son père, c’est le titre du livre Juste après Dieu, il y a papa, une phrase qu’il écrit dans une de ses lettres. Et puis après, il va le tuer d’une façon aussi cruelle qu’il avait adoré son père et va l’éloigner. Le père va vouloir évidemment garder son rôle de père parce que si Mozart est un musicien génial, il n’a pas le génie des relations publiques, il n’a aucun entregent, il pense qu’il est l’égal de tout le monde, il n’a pas compris son siècle. Il a au fond des idéaux de liberté qui viennent des Lumières mais qui n’existent pas encore.
Mozart aurait été plus heureux en affaires s’il avait laissé son père gérer la petite entreprise mozartienne ?
E.-E. S. : Il aurait croupi. Il aurait croupi s’il avait été uniquement le valet d’un prince ou d’un prince-archevêque ou d’un duc ou d’un comte. Non, parce qu’il lui fallait tout : il lui fallait écrire des opéras, de la musique de chambre, des œuvres symphoniques, des concertos pour instruments et orchestre. Il y avait une telle ampleur de son génie musical qu’elle n’aurait pu être assumée dans aucun poste qui aurait forcément réduit ses ambitions. C’est pour ça qu’il a quitté Salzbourg, parce que le prince-archevêque Colloredo ne lui faisait écrire que de la musique religieuse.
Et Léopold rêvait pour son fils d’un emploi stable, comme tous les parents aujourd’hui
E.-E. S. : On ne se rend plus compte aujourd’hui que c’était l’unique façon pour un musicien de vivre jusqu’à Mozart. On était affilié à une maison. Mozart a été le premier à rompre les amarres, à se faire freelance, comme on dit aujourd’hui, et à rechercher des commandes et à vivre commercialement de son art. Par la suite, tous les compositeurs se sont engouffrés dans la brèche.
Enseigner la musique à un petit garçon de trois, quatre ans si tôt à l’époque, qu’est-ce que ça voulait dire en termes pratiques et concrets ?
E.-E. S. : Je crois que Léopold a proposé la musique à Wolfgang, mais que Wolfgang s’en est emparé. C’est-à-dire qu’il en demandait toujours plus. Ce n’était pas son père qui exigeait toujours plus, c’était l’enfant lui-même. Il avait compris que c’était son domaine et qu’il devait devenir le roi de ce domaine.
Le petit Mozart copie de mémoire la partitition du morceau secret qu’est le Miserere d’Allegri
Wolfgang entend des choses que son père n’entend pas.
E.-E. S. : Oui. Je pense que c’est une expérience très cruelle que je raconte dans le livre. Je mets surtout cette expérience lorsqu’ils sont à Rome et qu’ils vont au Vatican et qu’ils entendent le Miserere d’Allegri. C’est une œuvre secrète qui n’a pas le droit d’être jouée en dehors et pas le droit d’être recopiée. Le petit dit : « Il y a deux chœurs, il y a neuf voix. » Là, le père se dit qu’il reste totalement sur la berge et qu’il y demeurera jusqu’à la fin de ses jours car il n’entend pas tout ça. Quand ils vont déjeuner dans une taverne, le gamin copie sur des feuilles, de mémoire, le Miserere d’Allegri. Ce sont des capacités monstrueuses, et parfois Léopold se demande s’il n’a pas enfanté un monstre.
Il y a un autre enfant, c’est un peu l’angle mort de ce qu’on sait de Mozart. Même si elle est connue, même s’il y a eu des livres, c’est quand même un personnage qu’on découvre un peu plus dans votre roman. C’est Nannerl, la sœur de Mozart, qui va survivre 38 ans à son frère. Elle meurt en 1829, à 78 ans. C’est une vie de prof de musique et surtout une femme qui est victime de sa condition de femme.
E.-E. S. : Complètement. C’est d’autant plus cruel que son père avait entrouvert la porte pour qu’elle soit autre chose. Léopold Mozart, en homme des Lumières, avait décidé qu’il instruirait sa fille autant que son fils. Elle est devenue une musicienne virtuose. Mais elle n’avait pas le génie de la composition comme Wolfgang. En plus, elle souffrait d’être ce qu’on appelle aujourd’hui une enfant de l’ombre, c’est-à-dire dans l’ombre de son frère qui était plus jeune et plus brillant. Mais elle ne lui en voulait pas car elle avait conscience de sa valeur et de la valeur de son frère. Quand les relations se sont distendues, elle a pris le parti du père, que Wolfgang l’avait totalement délaissé.
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Il n’est même pas allé à l’enterrement de son père. Ensuite, comme Wolfgang est mort très jeune, elle s’est disputé avec Constance Mozart le statut de « veuve Mozart », en quelque sorte. Elles se sont détestées cordialement jusqu’à la fin de leurs jours. Mais il faut bien voir qu’il y a une partie de vie sacrifiée chez Nannerl. Elle est dans l’ombre du frère, elle a le sens du devoir familial beaucoup plus que son frère, elle va se donner à son père. Il la garde égoïstement pour lui et ne la marie qu’à 38 ans. Évidemment, elle épouse un homme qui est veuf deux fois, qui a plusieurs enfants, elle aura juste le temps de faire un fils qu’elle va appeler, évidemment, Léopold. Léopold, le grand-père, va s’en occuper comme il s’était occupé de Wolfgang, en pensant que peut-être, de nouveau, il va y avoir un génie. Il n’y en a pas. Elle va gagner sa vie en étant professeur et non pas en étant une artiste virtuose comme elle aurait pu.
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