En plein succès, Arthur Conan Doyle prend une décision stupéfiante : il tue son personnage de Sherlock Holmes. C’est dire à quel point l’auteur britannique ne supportait plus le détective. Jusqu’où un écrivain est-il le propriétaire de son personnage ?
Au moment où Arthur Conan Doyle met fin, de manière brutale, aux aventures de Sherlock Holmes, le détective n’avait jamais été à ce point célèbre et attendu. Il faisait vendre, c’était devenu un phénomène. Comment comprendre le geste de l’auteur ?
La vérité, c’est que l’écrivain n’en peut plus de son héros. Il l’occupe des journées et même des nuits entières. Le peu de temps qu’il a de loisirs, c’est pour entendre parler de Sherlock Holmes, qui occulte complètement ce qu’il a pu écrire d’autre. Il le dit à ses amis : « Sherlock Holmes est en train de voler ma vie ».
« Son nom seul m’insupporte »
Alors qu’il est en train d’écrire les dernières pages de cette dernière nouvelle, Conan Doyle écrit à sa mère : « je suis au milieu de la dernière affaire de Holmes, après laquelle ce gentleman disparaît pour ne plus jamais revenir. Son nom seul m’insupporte ». Cette nouvelle s’appelle en français Le Dernier problème. L’auteur a voulu qu’elle soit non seulement la dernière de Sherlock Holmes, mais qu’elle soit celle de sa mort. Et les lecteurs de la revue britannique Strand, dans laquelle paraissent ses aventures, n’ont rien vu venir.
Dès les premières lignes de la nouvelle fournie par Conan Doyle, le ton est donné. Voici ce que le docteur Watson écrit : « C’est avec tristesse que je prends ma plume afin d’évoquer une dernière fois les talents prodigieux de mon ami Monsieur Sherlock Holmes. Un être exceptionnel ». Ce qui va suivre ne va pas du tout être du goût des fidèles du grand détective, qui découvrent dans les pages du Strand magazine que Sherlock est mort.
Conan Doyle accusé par ses lecteurs d’être un assassin
Dans beaucoup de foyers anglais, c’est un véritable séisme. Le siège du magazine est immédiatement submergé de lettres de protestation. On s’offusque qu’un auteur puisse se moquer des lecteurs au point de faire mourir leur héros. Et le directeur, Smith, ne sait plus quoi faire. Il enchaîne les crises de nerfs, il maudit Conan Doyle. Certains racontent qu’Arthur aurait été agressé dans la rue, recevant des crachats au visage pour avoir osé tuer Sherlock Holmes. On l’accuse d’être un assassin.
Que contient cette nouvelle ? Le Dernier problème, c’est l’histoire d’une fuite. Holmes et Watson quittent l’Angleterre pour échapper au professeur Moriarty, qui est à la tête d’une organisation criminelle mondiale très puissante. Ils se rendent donc en Suisse, à Meiringen. Le directeur de l’hôtel leur conseille d’admirer les célèbres chutes du Reichenbach.
Sherlock Holmes est piégé
Lorsqu’ils sont en chemin, un employé de l’hôtel accourt et demande au docteur Watson de faire demi-tour pour porter secours à une femme qui se sent très mal à l’hôtel. Mais il n’y a aucune femme. Watson comprend que Sherlock Holmes a été laissé seul parce qu’il est en danger. C’est évidemment un piège. Il court aux chutes et ne trouve personne. Les traces de pas de deux hommes laissent penser qu’il y a eu une bagarre et qu’ils ont disparu dans les chutes. Une note de Sherlock Holmes découverte sur place permettra d’arrêter tous les complices de Moriarty. C’est une sorte de triomphe posthume du détective qui avait parfaitement mis tout en place, mais qui n’a pas survécu à son enquête, il est bel et bien mort.
Arthur Conan Doyle publie d’autres livres, qui ont moins de succès. Plusieurs années plus tard, il reçoit un télégramme des États-Unis, provenant du magazine Collier’s Weekly. La proposition est tout à fait alléchante : huit nouvelles pour 30.000 dollars, ce qui à l’époque est une somme complètement vertigineuse. Il renoue avec le fil d’une saga dont Le Chien des Baskerville est un épisode se déroulant chronologiquement avant la disparition supposée du héros.
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Le public apprendra dans La Maison vide comment le détective a pu échapper aux griffes de Moriarty. Il a pris le dessus dans le combat alors qu’il était au-dessus des chutes et a organisé sa propre disparition ; une mort supposée pour en faire un avantage sur ses ennemis. Voilà comment Arthur Conan Doyle a organisé le retour, un peu tiré par les cheveux, de son héros.
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