Jean-Dominique Senard a confirmé la rumeur : oui, Emmanuel Macron lui a bien proposé d’être Premier ministre en 2024. Une proposition qu’il a déclinée, a-t-il expliqué dans la matinale de Radio Classique ce mardi, estimant n’avoir « ni le temps ni la capacité d’agir », tout en se disant « très honoré ». Aujourd’hui, il présente un rapport qu’il a co-présidé plaidant pour responsabiliser les Français.
Jean-Dominique Senard est président de Renault et de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, vice-Président de l’Institut Montaigne. Il a co-présidé avec Jean-Louis Boulanger l’étude de l’institut Montaigne « Responsabilité : plaidoyer pour l’action ». Il se dit persuadé qu’on peut « faire confiance aux Français, leur dire que les coûts réels [de certaines prestations] sont élevés alors que ça paraît gratuit ».
Quel est votre sentiment sur cette proposition de Clément Beaune, haut-commissaire au Plan. Il propose des droits de douane de 30 % face aux produits chinois pour protéger notre industrie. Vous qui connaissez très bien l’industrie française, est-ce que c’est une bonne idée ?
JEAN-DOMINIQUE SENARD. : Les droits de douane sont des solutions qui, en général, sont temporaires et [à manier avec précaution]. L’exemple qui me vient à l’esprit, c’est ce qui s’est passé avec le plan Biden aux États-Unis qui, à l’époque, était un vrai plan protectionniste. Les droits de douane ont été considérablement augmentés mais il y avait bien autre chose en plus : une politique extraordinairement développée de transition écologique avec les moyens de subvention et le temps qu’il fallait pour faire cette transition. Une politique totalement structurée avec un ensemble de mesures cohérentes. Du point de vue des États-Unis, ce plan Biden était extraordinaire. Je pense que, s’agissant de certains produits que l’on produit en Europe comme l’automobile par exemple, la meilleure défense c’est un écoscore aux frontières et non pas des droits de douane purs, parce que cela ajoute une dimension écologique et de décarbonation qui est extrêmement utile. Il faut autre chose avec les droits de douane et une politique très structurée pour accompagner cela.
Vous évoquez l’industrie automobile que vous connaissez bien, il y a eu Michelin, maintenant il y a Renault. Certains disent que cette industrie peut mourir aujourd’hui. Est-ce que vous êtes de cet avis ?
J-D.S. : Je l’entends beaucoup. C’est une autre façon d’envisager le déclin de l’Europe. Je me bats et je crois que les équipes de Renault se battent pour exprimer le contraire. On va tout faire pour résister dans un moment qui est effectivement difficile où la géopolitique joue un rôle beaucoup plus important qu’autrefois et où l’Europe – où nous sommes particulièrement présents – est ouverte à tous vents. Franchement, ça nous met une pique dans le dos pour nous inciter à être encore meilleurs. On n’a pas gagné encore ce pari, mais on a tout ce qu’il faut pour le gagner. Regardez ce qui se passe aujourd’hui, on arrive tout de même à produire des véhicules de qualité que les gens apprécient. On a fait des progrès considérables de ce côté-là. Ils sont encore trop chers, j’entends bien. Nous savons ce qu’il faut faire pour réduire le coût, il nous faut un peu de temps. C’est pour ça d’ailleurs que cette transition vers la décarbonation de la mobilité demande toujours un peu de temps, ce que les gens oublient.
Jean-Dominique Senard : « Le pari de la France, je l’ai toujours fait »
[Il faut que] l’Europe protège cette industrie en menant des stratégies comme les Chinois ont pu le faire pendant 25 ans. Je pense notamment à la dépendance que nous avons aujourd’hui par rapport au monde extérieur sur la question des semi-conducteurs et surtout les matières premières ou les terres rares. Ces éléments ont été négligés quand [la décision a été prise de passer au tout-électrique en 2035, décision sur laquelle l’UE est revenue partiellement NDR]. Ce n’est pas pour ça qu’on est découragés. Vous savez que Renault a installé en France l’essentiel de sa technologie électrique. Toute la valeur ajoutée est là, le pari est fort. Le pari de la France, je l’ai toujours fait, je l’ai fait chez Michelin, je le referai ici. Maintenant il faut qu’on ne soit pas seuls, ce n’est jamais gagné d’avance.
Justement, le pari de la France, il faut le faire. Encore faut-il que la France fasse le pari d’elle-même. C’est un peu le sens du rapport que vous avez rédigé avec Jean-Louis Bourlanges. Est-ce que vous pouvez partager avec les auditeurs de Radio Classique les principaux constats que vous faites dans ce rapport ?
J-D.S. Beaucoup de nos compatriotes cherchent les moyens de sortir de cette forme de dégradation, de sentiment de déclin, de déclassement pour eux-mêmes comme pour le pays. Il y a beaucoup de gens qui aiment ce pays, et on cherche des moyens pour se dire : on reprend un peu les choses en main et on se redonne le moral. On recherche des nouvelles ambitions nationales. Celle-là en est une. Le constat étant clair que nos compatriotes ont besoin d’écoute, de respect et de reconnaissance. C’est vrai pour le secteur privé, vrai pour le secteur public encore plus. C’est vrai aussi dans les territoires, sur les organisations. Tout est cohérent et repose sur le fait qu’on a besoin de responsabiliser les gens. Et il y a des leviers pour ça.
On entend parler de pouvoir d’achat, de décentralisation, de transparence. Mais la question de la responsabilité, ce n’est pas quelque chose qui vient naturellement aux Français parce qu’évidemment, il y a cette centralité du pouvoir.
J-D.S. : Vous avez absolument raison, cette verticalité est une tradition française depuis plusieurs siècles. Elle a été complexifiée par le fait qu’un peu partout, y compris dans les entreprises, on a créé des matrices de décision et des embrouillaminis invraisemblables qui font que plus personne aujourd’hui ne sait qui est responsable de quoi et parfois même les gens ne savent même pas s’ils sont responsables de quelque chose. On a cette espèce d’image qui décourage. Les leviers dont nous parlons, il y en a trois essentiellement. Le premier, c’est le fait de pouvoir faire prendre les décisions au niveau où il faut. Ça s’appelle la subsidiarité en terme un peu technocratique, mais c’est quelque chose de fondamental.
« Il faut dire aux Français ce que vaut un acte médical, leur faire comprendre les coûts réels »
Le deuxième levier, c’est la transparence. Il faut faire confiance aux Français. Vraiment. Leur dire ce que vaut un transport qu’on dit gratuit. Leur dire ce que vaut un acte médical. En toute simplicité, clarté, leur faire comprendre à quel point les coûts réels sont élevés alors que ça paraît gratuit. J’ai absolument la conviction que ça enclenchera chez les Français un processus de prévention et qu’il faut faire confiance, ce qui sera absolument nécessaire. Et puis il y a un troisième levier qui est celui qu’on appelle la reddition des comptes, rendre compte de l’autonomie qu’on vient de recevoir. C’est la chose la plus difficile qui soit, mais c’est sans quoi les deux premières n’ont aucun sens.
Il faut que les chiffres aient du sens, pas des chiffres d’annonce mais plutôt des chiffres de résultat. Une transparence qui ne soit pas une inquisition sur le salaire d’un tel ou un tel ou sur les frais de bouche de telle entreprise, mais plutôt une transparence sur le coût d’un scanner, sur le coût d’une hospitalisation.
J-D.S. : Si on paie des impôts, il faut quand même savoir pourquoi. Et aujourd’hui, on dissout un peu cet aspect-là des choses et on ne crée pas d’ambiance de prévention. Ce point est essentiel.
Rendre compte est presque encore plus important. Transformer la culture de notre pays, qu’elle soit administrative ou pas d’ailleurs, en culture de résultat par rapport à des cultures de moyens. Nous avons en France 2000 critères de moyens dans l’administration française. Nous en préconisons cinq par ministère et qu’en plus sur ces cinq, les grands responsables de ces ministères soient suivis et puis rémunérés de façon logique et cohérente par rapport à ces cinq critères.
Ce qui est frappant, c’est que d’autres avant vous ont fait ce constat de la responsabilisation, d’aller au résultat. Dans un livre intitulé Révolution, un jeune candidat à l’élection présidentielle en 2017 a fait un constat comparable, il s’appelait Emmanuel Macron. Qu’est-ce qui fait qu’on n’arrive pas à le faire ?
J-D.S. : Je pense qu’il faut une volonté forte, et je crois que c’est une question aussi de courage parfois. Il y a des possibilités d’agir rapidement. Tout n’est pas simple dans cette révolution, il faut parfois du temps. Changer l’état d’esprit, dire aux dirigeants, quelle que soit leur position dans le public, dans le privé, dans les territoires, qu’ils ne sont plus des hiérarchiques, mais que ce sont des gens qui transforment la mentalité des personnes pour devenir en quelque sorte des développeurs de talents, des personnes qui aident leur équipe à laquelle ils ont confié une autonomie pour résoudre les problèmes. C’est un changement culturel majeur. C’est pour ça que ça prend du temps. Il ne faut pas penser que ça peut se faire en une seconde.
Jean-Dominique Senard : « Le nombre de candidats à la présidentielle est un peu ahurissant »
Il y a des choses qu’on peut faire très vite. Dire maintenant à telle strate administrative, régions, métropoles, villes, intercommunautés, quelles sont leurs tâches exactes et qu’elles n’en débordent pas et qu’on leur donne les moyens de le faire, c’est-à-dire un transfert de fiscalité. Je vous garantis qu’en faisant ça, en une législation, on peut transformer déjà l’état de la responsabilité du pays.
En France, c’est l’élection présidentielle qui permet le changement. Pensez-vous qu’il faut revenir sur ce scrutin qui détourne l’attention des politiques de l’action ?
J-D.S. : Aujourd’hui, ça devient urgent parce qu’on va finir par ne parler que de ça. D’ailleurs, le nombre de candidats qui se présentent est juste un peu ahurissant, pardonnez-moi cette expression. Ce ne sont pas les personnes qui sont en cause, elles ont toutes une forme de compétence. Mais comment voulez-vous que les Français fassent un choix s’ils ne s’orientent que sur la question des personnes et pas sur le fond.
A lire aussi
Certains disent que parmi ces candidats, il manque une figure économique venant du privé, venant du monde de l’entreprise. On vous a proposé d’être Premier ministre, la rumeur a couru que vous aviez refusé. Vous confirmez ? Pourquoi avez-vous refusé ?
J-D.S. : J’ai décliné, oui. J’étais très honoré par cette proposition qui m’était faite par le président. Ce n’est pas tous les jours qu’on vous propose de prendre les choses en main. Au moment où ça s’est passé, je n’avais ni le temps devant moi, ni la capacité d’agir.
Retrouvez tous les articles liés à l’actualité économique