Soigner avec la musique : la chercheuse Isabelle Peretz explique comment la musique réveille les malades d’Alzheimer

Jens Kalaene/DPA/SIPA

Les nourrissons ont non seulement l’oreille musicale, mais aussi le cerveau musical : c’est ce qu’a expliqué ce lundi sur Radio Classique la chercheuse Isabelle Peretz. En effet, lorsqu’un nouveau-né écoute de la musique, il peut déjà réagir à une erreur harmonique ou rythmique ! Titulaire de la chaire de recherche Neurocognition de la musique à l’Université de Montréal, elle publie Soigner avec la musique – nouvelles des neurosciences aux Éditions Odile Jacob. 

 

Isabelle Peretz, c’est vous qui avez fait de Montréal un centre mondial d’étude du cerveau musical. On connaît l’oreille musicale, mais le cerveau musical, qu’est-ce que c’est ?

ISABELLE PERETZ : L’oreille musicale dépend de ce cerveau musical, qui est un ensemble de modules, de systèmes dans le cerveau qui répondent à la musique pour qu’on puisse l’apprécier et en produire. Comme je l’ai argumenté pendant de nombreuses années, cette série de modules pourrait être largement indépendante de celles impliquées dans d’autres fonctions, dont celle du langage.

Je pense vraiment que la musique est innée, dans le sens où nous sommes précâblés pour y répondre. Et ce n’est pas qu’une intuition, il y a des études faites chez le nouveau-né. On trouve des flûtes avant toute indication que l’humain parlait. Cela dit, rien ne prouve que les humains ne parlaient pas en même temps qu’ils développaient la musique. C’est une question très difficile. Darwin s’y est attaqué avant nous : il a proposé que la musique était un proto-langage et donc a précédé la parole.

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Qu’est-ce que qu’un proto-langage ?

I.P. : C’est un langage qui a précédé, qui a été la base du développement du langage. Ce qu’on peut montrer aujourd’hui, c’est que le nouveau-né naît avec des capacités musicales absolument exceptionnelles. Des études ont été faites chez les tout-petits dans le scanner, dans les premiers jours suivant leur naissance, et on montre que le cerveau répond déjà à la musique — à une erreur harmonique dans la structure ou à une erreur rythmique. Il perçoit ces anomalies musicales. Il est déjà tout à fait équipé pour répondre à la musique, même si c’est de la musique classique.

Chez les patients Alzheimer, la musique est un chemin vers les émotions

Dans votre livre, vous expliquez qu’il se passe des choses étonnantes dans le cerveau quand on écoute de la musique, mais vous expliquez surtout que la musique peut aider à prendre en charge les malades d’Alzheimer. Expliquez-nous ce qui s’est fait dans ce domaine.

I.P. : C’est la question la plus fréquente que je reçois. Comment se fait-il que des personnes dans un état un peu terne, sans vie, se réveillent au son de chansons de leur temps ? Pendant le moment où on leur présente une chanson de leur adolescence — autour de 15 ou 20 ans —, des souvenirs remontent : c’est la mémoire autobiographique. Chez la personne atteinte d’Alzheimer, c’est la mémoire qui est touchée en premier lieu, surtout celle liée aux faits nouveaux, mais pas nécessairement aux faits anciens. Cette chanson va raviver des souvenirs, et pendant le temps de la chanson, la personne retrouve son identité, ses émotions, ses souvenirs chargés. Tout le monde peut faire l’exercice : si on vous présente une chanson de vos 15 ou 16 ans, vous allez avoir une association immédiate de souvenirs.

On sait que l’hippocampe, le système de mémorisation des faits nouveaux, est complètement atteint par la maladie. Mais la musique, ces chansons, vont se frayer un chemin différent : par le système des émotions — le système limbique — vers le cortex frontal médian, qui est dépositaire des souvenirs autobiographiques. La musique aurait une voie privilégiée pour atteindre ces mémoires-là en passant par les émotions. C’est ce qui explique que vous voyez cette personne revivre pendant un temps : s’ouvrir, communiquer. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est combien de temps cela dure, mais le temps de la chanson, elle est là.

Ecouter de la musique à plusieurs améliore le bien-être des patients atteints d’Alzheimer

 

Les praticiens qui s’occupent de personnes atteintes d’Alzheimer conseillent donc de faire écouter de la musique ?

I.P. : Oui, et plus que ça. Non seulement cela aide les aidants, mais on a aussi montré que si vous réunissez en petit groupe des patients atteints de la maladie — pour écouter ou pour chanter — cela améliore clairement leur bien-être sur plusieurs mois.

C’est encore mieux s’ils sont plusieurs ?

I.P. : Oui. C’est l’effet rassembleur de la musique, le partage des émotions.

Vous le dites aussi dans le livre : le cerveau ne fonctionne pas de la même façon et les sentiments ne sont pas les mêmes quand on écoute de la musique ensemble. Mieux encore, quand on chante ensemble, le sentiment de l’autre est beaucoup plus fort.

I.P. : Absolument. On a ce sentiment de fusion, de communauté avec l’autre, on perd les frontières. On pense que c’est une des fonctions premières de la musique : ce pouvoir de rassembler, cette fusion qu’on expérimente quand on est ensemble. C’est très fort en chantant, parce que cela mobilise toutes vos capacités à ce moment-là.

Vous parlez aussi de la maladie de Parkinson…

I.P. : Parkinson, c’est un autre système. Il y a beaucoup de modules impliqués dans la musique. Là, c’est la ficelle entre le son, le rythme et l’action. Il y a un précâblage entre la perception et le mouvement : si l’on présente des musiques régulières et rythmées à une personne dans un scanner, on voit les zones pré-motrices s’activer, alors même qu’elle est immobile et qu’on lui a simplement demandé d’écouter. Et plus cette musique a du groove, plus la personne va activer non seulement la région motrice du cerveau, mais aussi le système limbique — on retourne dans les émotions.

S’agissant de la musique classique, généralement, les gens l’écoutent pour relaxer. Sa fonction première, c’est de diminuer l’anxiété, et on le mesure sur les signes vitaux : le rythme cardiaque, la pression sanguine, et le cortisol — l’hormone du stress — qui diminue à l’écoute de ce type de musique par rapport à un environnement sans musique ou avec des sons d’ambiance.

La musique apporte du soin, du réconfort, de la relaxation — mais est-ce que la musique guérit ? Et si oui, de quoi ?

I.P. : S’il y a une condition pour laquelle je suis absolument convaincue que la musique guérit, c’est pour le chant maternel destiné aux bébés prématurés. On ne peut pas trop les manipuler, et on a montré que le chant maternel procure un bien-être irremplaçable, grâce à l’ocytocine — une hormone sécrétée non seulement par la mère pendant qu’elle chante, mais aussi par le bébé qui reçoit ce chant. C’est l’hormone typiquement liée à l’attachement, mais aussi à l’apaisement, à la diminution de l’anxiété et de la douleur. Imaginez la magie que ça peut produire pour ce bébé sur lequel on intervient jusqu’à 20 fois par jour de façon assez invasive, et qui peut s’apaiser grâce au chant de sa maman.

 

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