Manon de Massenet, succès de l’opéra français

Manon de Massenet est, avec Carmen de Bizet et Faust de Gounod, l’un des opéras français les plus joués et les plus populaires. A l’instar de Carmen, Manon entend vivre et aimer comme elle le souhaite. Et même si leurs caractères sont différents, elle aussi en mourra.

 

Paradoxalement, Manon a peut-être vu le jour grâce à un manque d’inspiration

La scène se passe à Paris, un matin de l’automne 1881, au 30 de la rue Drouot, dans la bibliothèque du librettiste Henri Meilhac, le co-auteur de Carmen. Jules Massenet vient d’arriver, et comme il le raconte dans Mes souvenirs, il est «agité, anxieux même». Quelques semaines plus tôt, le directeur de l’Opéra-Comique, l’incontournable Léon Carvalho, lui a confié un livret de Meilhac : Phoebé. Il espère ainsi s’assurer un nouveau succès en réunissant l’auteur du Roi de Lahore, qui a triomphé à l’Opéra de Paris en 1877, et le co-librettiste des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, qui mène alors une carrière éclatante sur cette scène de l’Opéra-comique. Mais Phoebé n’inspire pas Massenet, et il vient annoncer à Meilhac qu’il renoncer au projet. « C’est terminé? » lui demande le librettiste, qui ignore tout de la décision de Massenet. « Oui, c’est terminé; nous n’en reparlerons plus jamais » lui répond le compositeur, très certainement soulagé, mais aussi perplexe. Son regard s’arrête alors sur un ouvrage rangé dans la bibliothèque. Le titre est en or, il s’agit du roman de l’Abbé Prévost, L’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, paru au siècle précédent en 1731.

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«  Le titre me frappa comme une révélation. Manon ! m’écriai-je, en montrant du doigt le livre à Meilhac », raconte encore Massenet. «  Alors, c’est ça que vous voulez ? Manon Lescaut ? » questionne le librettiste, surpris par cette soudaine révélation. «  Mais non, Manon, Manon tout court. Manon, c’est Manon  » s’exclame le compositeur, qui racontera plus tard que l’idée de faire cet ouvrage le hantait depuis longtemps. Toutefois Meilhac reste septique, et objecte qu’il existe déjà une Manon Lescaut, opéra-comique de Daniel-François-Esprit Auber créé à la Salle Favart en 1856. Plus que jamais déterminé, voulant voir son rêve se réaliser, Massenet rétorque que l’ouvrage d’Auber a bientôt un quart de siècle, et qu’il ne craint pas la concurrence. « Nous ferons autre chose. Nous ferons mieux : au lieu d’un opéra-comique, voulez-vous une comédie musicale ? » demande Massenet. « D’accord. » lui répond simplement Meilhac, enfin convaincu devant tant de détermination.

 

Massenet a activement participé à la rédaction du livret de Meilhac

La légende veut que les deux hommes aient déjeuné le lendemain dans un restaurant, et que Massenet ait trouvé sous sa serviette les deux premiers actes de Manon, les trois autres ayant suivi quelques jours plus tard. La vérité est certainement un peu différente, puisque la rédaction définitive du livret se fera au fur et à mesure de la composition de mai à octobre 1882. Meilhac ne travaille d’ailleurs pas seul, il a demandé à un autre auteur, Philippe Gille, de collaborer avec lui. De même Massenet s’implique dans la rédaction du livret, en ayant l’idée par exemple du tableau de Saint-Sulpice, ou encore semble-t-il de la scène de l’Hôtel de Transylvanie. Au cours de l’été, Massenet s’installe à La Haye, dans l’appartement où a vécu l’abbé Prévost. Là il continue à composer dans la chambre de l’homme d’église, entre deux promenades dans La Haye et dans le bois attenant à la résidence royale. Une partie du travail se fera également à Bruxelles, mais aussi à Gand ou encore à Lille, en fonction des déplacements de Massenet. Le 12 février 1883, Massenet dîne au domicile de Carvalho, et de son épouse, la soprano Caroline Miolan-Carvalho, qui a notamment créé le rôle de Marguerite dans Faust de Gounod. Sont également présents le fils des époux Carvalho et les deux librettistes Meilhac et Gille. L’ouvrage est lu une première fois et, selon Massenet, tout le monde paru charmé, Madame Carvahlo embrassant même de joie le compositeur en s’exclamant « Que n’ai-je vingt ans de moins ! » Pour la consoler Massenet lui dédicacera la partition, qu’il faut encore orchestrer. Ce sera fait pendant le printemps et l’été. En septembre, Massenet peut présenter son opéra achevé à Carvalho qui assurera la mise en scène. Massenet arrive au théâtre, avec une partition imprimée, très certainement pour se prémunir des changements que Carvalho exigeait très souvent. La précaution n’était d’ailleurs peut-être pas inutile, puisque Carvalho s’exclame : «  Elle est donc en bronze !  » Les répétitions commencent, en présence de Massenet qui assistera de manière active à pratiquement toutes les séances de travail, jusqu’à la première au soir du 19 janvier 1884.

 

Air « Je marche sur tous les chemins »  de Manon (Natalie Dessay, Orchestre de la Suisse Romande)

 

Au fil des années et des reprises, le succès de Manon ne s’est jamais démenti

Si cette première n’est pas un triomphe, le succès de Manon est toutefois lancé et l’oeuvre sera jouée 68 fois au cours de l’année. Dans la foulée de la création parisienne, Manon est donné à Bruxelles et Amsterdam, puis l’année suivante à Londres, Prague, Saint-Péterbourg et à l’Academy of Music de New-york.

Avec Manon, présenté comme opéra-comique, Massenet modifie justement cette forme lyrique. Les dialogues sont remplacés par du mélodrame, qui consiste à parler sur un accompagnement musical. Plusieurs airs et tableaux vont faire le succès de Manon. Le célèbre «  Adieu notre petite table  », que chante Manon à l’acte I, quand elle sait qu’elle va quitter Des Grieux pour un avenir plus fortuné. Ou encore la gavotte de Manon du Cours-la-Reine «  Profitons bien de la jeunesse  », qui ne figurait d’ailleurs pas dans la partition originale et que Massenet ajoutera plus tard. L’air de Des Grieux à Saint-Sulpice «  Fuyez douce image  » est un autre grand moment de l’opéra, tout comme le duo qui suit avec Manon, ainsi que l’ultime rencontre entre les deux amants avant que Manon ne meurt d’épuisement dans les bras de Des Grieux, «  Oui, c’est bien sa main que cette main presse  », duo qui vient comme en écho à l’air de Manon venue reconquérir Des Grieux à Saint-Sulpice, «  N’est-ce plus ma main que cette main presse ?  ». Il ne faut pas non plus oublier l’air d’entrée de Manon lorsqu’elle descend de la diligence à Amiens , «  Je suis encor’ toute étourdie  » là aussi suivi d’un duo d’amour avec Des Grieux, «  Si je savais votre nom  ». Les chœurs jouent également un rôle important dans cette œuvre, qui a été jouée plus de 2 500 fois à l’Opéra-Comique depuis la première de 1884.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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