Le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, un hommage au théâtre de Shakespeare

Qui n’a pas en tête la marche nuptiale du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn ? Poncif des films et séries américains dès que se profile un mariage, elle cache cependant une œuvre d’une bien plus grande subtilité. Composée sur un coup de tête, l’ouverture est un bijou d’orchestration. Mendelssohn y ajoutera bien plus tard le reste de la partition, pour satisfaire une commande. Il réussira le tour de force de retrouver la fraîcheur et la fougue de la jeunesse, dans un ensemble unifié.

Le compositeur n’a que 17 ans lorsqu’il écrit cette ouverture inspirée de Shakespeare.

Mendelssohn n’est certes pas le premier à se tourner vers Le Songe d’une nuit d’été. Purcell l’avait déjà mis en musique en 1692 dans un semi-opéra, The Fairy Queen. Sans doute Mendelssohn ne connait-il pas cette œuvre, à une époque où le répertoire baroque est peu joué. S’il a assisté à la création du Freischütz à Berlin, le jeune Félix n’a en revanche sûrement pas  entendu Obéron lorsqu’il écrit sa partition du Songe. En effet l’opéra de Weber est créé en avril 1826 à Londres, au Covent Garden. Mendelssohn n’effectuera son premier voyage en Angleterre qu’en 1829.

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En revanche, il baigne dans les œuvres de Shakespeare depuis son enfance. Sa famille, très cultivée, accorde une grande place à la littérature. Félix joue les pièces de Shakespeare avec son frère Paul et ses sœurs Fanny et Rebecka, notamment durant l’été 1826 où il compose une ouverture sur Le Songe d’une nuit d’été. Il ne lui faut qu’un mois pour écrire cette page orchestrale. L’extraordinaire maîtrise de l’orchestration frappe l’auditeur dès les premières mesures, et témoigne déjà du génie du compositeur. Mendelssohn n’a que 17 ans. L’ouverture est créée le 20 février 1827 à Stettin, après 2 auditions privées.

 

Une musique de scène vient s’ajouter à l’ouverture… seize ans plus tard.

En 1842, Mendelssohn se remet au travail. Le roi de Prusse lui réclame une musique de scène pour Le Songe d’une nuit d’été. Il ajoute 1 scherzo, 6 mélodrames, 3 marches (Marche des elfes, Marche nuptiale, Fanfare et marche funèbre), 1 chœur pour voix de femmes avec 2 sopranos solos, 1 intermezzo, 1 nocturne, 1 « bergamasque », et le final. L’œuvre ainsi étoffée est créée à Potsdam lors d’une représentation de la pièce de Shakespeare, le 14 octobre 1843, puis à Leipzig le 30 octobre.

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Quel est le propos de la pièce ? Le temps d’une nuit, le lutin Puck sème la confusion amoureuse grâce à une fleur enchantée. Les quiproquos se multiplient, aussi bien chez les humains (Démétrius et Héléna, Lysandre et Hermia), que chez les fées (Titania, qui se retrouve amoureuse d’un tisserand affublé d’une tête d’âne, au grand courroux de son mari Obéron). Le cadre idéal pour ces chassées-croisés invraisemblables est bien-sûr la forêt. Mystérieuse, envoûtante, Shakespeare la peuple de créatures féeriques. La nuit autorise toute licence sous couvert de magie, qui entremêle rêve et réalité, libère les désirs puis génère l’oubli. La nuit, le rêve, la forêt, toutes ces thématiques chères aux Romantiques ne pouvaient que plaire à Mendelssohn.

 

Mendelssohn sait, mieux que personne, transcrire la vivacité féerique des elfes

D’autres compositeurs s’inspireront de la pièce de Shakespeare. Ambroise Thomas en tire en 1850 un opéra-comique, tellement « librement adapté » qu’il s’éloigne beaucoup du dramaturge anglais. Au XXème siècle, Castelnuovo-Tedesco en 1940, puis Britten en 1960, donneront à leur tour leur propre vision du Songe d’une Nuit d’été. L’ouverture du premier met l’accent sur le rêve, avec un thème omniprésent très mélodieux qui démarre comme une berceuse, et une orchestration assez sucrée. L’opéra du second privilégie le mystère. Mais aucun ne réussit mieux que Mendelssohn à transcrire l’espièglerie de Puck et la vivacité des elfes.

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Ce n’est au demeurant pas la première fois que Mendelssohn s’intéresse à ces créatures fantastiques. Neue Liebe, l’un des lieder op.19 publiés en 1834, convoque aussi les elfes et la reine des fées, cette fois mis en vers par Heine. Les piquées aériens du piano, presto scherzando, préfigurent déjà le scherzo du futur Songe d’une nuit d’été. Aujourd’hui, celui-ci est surtout exécuté en concert sous forme de suite orchestrale, quelques fois avec le chœur des elfes.

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La danse s’empare de la partition de Mendelssohn dès la fin du XIXème siècle.

La comédie de Shakespeare n’inspire pas que les musiciens. Les peintres, bien-sûr, sont de la partie. Citons les 5 tableaux de Füssli (vers 1790), La Querelle d’Obéron et Titania de Paton (1847), Titania endormie (1841) et Puck (1847) de Richard Dadd, ou encore Le Songe d’une nuit d’été de Chagall (1939). Les danseurs ne tardent pas à s’emparer eux aussi de l’œuvre… en s’appuyant sur la partition de Mendelssohn. Après Petipa en 1876, c’est au tour de Balanchine. Familier des œuvres du dramaturge anglais et charmé par la musique du compositeur auquel il a déjà emprunté la Symphonie écossaise en 1952, il imagine une chorégraphie pour le New York City Ballet, créée en 1962. Pour rallonger le spectacle, John Neumeier adjoint quant à lui Ligeti à Mendelssohn pour sa propre version, donnée pour la première fois à Hambourg en 1977.

 

Sixtine de Gournay

 

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