La Messe en ut mineur de Mozart, un message d’amour à sa femme Constance

La Messe en ut mineur est l’une des œuvres les plus fascinantes de Mozart avec le Requiem, auquel elle est comparable tant par sa force émotionnelle que sa dimension fragmentaire. Mais, ici, c’est l’amour et non la mort qui en est la source d’inspiration.

 

Mozart écrit une messe pour témoigner de son amour et de son soutien à sa jeune épouse.

En cette année 1782, Mozart est installé à Vienne et profite de sa nouvelle liberté depuis qu’il s’est affranchit de l’archevêque de Salzbourg, Colloredo. Alors que ce dernier avait été jusqu’ici l’inspirateur de ses principales œuvres religieuses, plus aucune autorité ne guide désormais le compositeur dans sa volonté d’écrire pour l’Eglise. Ce n’est donc pas une commande mais une promesse d’amour qui sera à l’origine de l’une des plus belles œuvres du répertoire sacré. Une promesse faite à celle qui a gagné son cœur et qu’il s’apprête à épouser, malgré l’opposition de son père : Constance Weber. Afin d’obtenir la guérison de la jeune femme, alors souffrante, Mozart s’engage à composer une messe d’action de grâces. A l’issue de la convalescence de Constance, leur mariage est célébré le 4 août 1782, et Mozart se lance dans l’écriture de cette nouvelle messe, comme il s’en confie à son père, dont il espère la réconciliation : « Lorsque j’ai fait ce serment, ma femme était encore célibataire, et comme j’étais fermement décidé à l’épouser peu après sa guérison, il m’était facile de faire cette promesse (…) comme preuve de la sincérité de mon serment, j’ai ici la partition d’une messe à moitié composée, qui me donne les meilleures espérances. » Et c’est à celle qui fut son inspiratrice que Mozart confie les parties de soprano solo lors de la création de cette Messe en ut mineur, en l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre à Salzbourg, le 26 octobre 1783. La difficulté technique de ces airs laisse ainsi supposer que la jeune femme possédait de réelles qualités vocales. Avec cette messe, la première qu’il compose de sa propre initiative, Mozart se monte donc maître de ses décisions. Cette nouvelle oeuvre se doit d’être différente des nombreuses messes et missa brevis, en général de petites dimension et peu développées, écrites précédemment pour Colloredo. Son souci n’est plus de plaire à un commanditaire, mais bien au public. Cette messe sera également sa dernière puisqu’il ne reviendra au répertoire sacré qu’avec l’Ave Verum et son célèbre Requiem.

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Comme le Requiem, la Messe en ut mineur compte parmi les œuvres inachevées de Mozart.

Bien que témoignant déjà de plus vastes dimensions que les pages sacrées composées pour Salzbourg, la Messe en ut mineur aurait dû être encore plus développée, selon le modèle de la Missa Solemnis. C’est ainsi une œuvre inachevée qui est révélée au public, ce 26 octobre 1783. Mozart n’est pas allé plus loin que le Kyrie, le Gloria, des parties du Credo, du Sanctus et du Benedictus, sans que l’on connaisse la raison de l’interruption de son écriture. Etait-il alors trop occupé par la composition de son opéra L’Enlèvement au sérail ou des quatuors à cordes et autres ouvrages qu’il avait entrepris ? Il se pourrait également que le compositeur n’ait pas eu véritablement l’intention d’écrire une messe de grande dimension. Après tout, en tant qu’instigateur de l’oeuvre, il n’avait pas à se conformer à quelconque usage ou prescriptions religieuses trop rigoureuses, et sans doute jugeait-il avoir atteint son objectif de séduire le public avec cette partition, au Credo certes abrégé, mais incluant le bouleversant  »Et incarnatus est » qui demeure l’un de ses plus beaux airs.

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Bach et Haendel sont les grandes sources d’inspiration de Mozart pour sa Messe en ut mineur.

Lorsqu’il compose sa messe, Mozart est marqué par une découverte qui bouleverse sa vie de compositeur : celle de la musique ancienne. Une découverte, de l’ordre de la révélation, qu’il doit au baron Gottfried van Swieten, lequel organisait des séances musicales hebdomadaires et possédait une importante collection de manuscrits de Bach et de Haendel. C’est ainsi que Mozart, qui fréquente le baron tous les dimanches, se prend de passion pour l’art du contrepoint, percevant le pouvoir expressif et la puissance dramatique des combinaisons et superpositions de lignes mélodiques caractérisant cette écriture si rigoureuse. « Enfin j’apprends quelque chose » se serait-il écrié à la découverte de la musique de Bach dont il transcrit notamment le Clavier bien tempéré. Et cette passion, il la partage avec Constance qui le presse de composer dans ce style ancien : « Comme elle m’a souvent entendu jouer des fugues de tête, elle m’a demandé si je n’en avais pas encore écrit ; et comme je lui répondais que non, elle m’a très vivement grondé… et ne m’a donné de cesse que je ne lui compose une fugue, et c’est celle-ci », écrit-il à sa sœur Nannerl à propos de la Fantaisie et fugue pour piano en ut.  Aussi, lorsqu’il s’agira de composer une oeuvre religieuse dédiée à son épouse, Mozart ne manquera-t-il pas de recourir à cette écriture fuguée tant appréciée par la jeune femme. L’influence des maîtres baroques est ainsi perceptible dans cette Messe en ut mineur, dont les chœurs sont, en outre, empreints des Passions et autres grandes pages sacrées de Bach comme des oratorios de Haendel. Comment ne pas songer au célèbre Alleluia du Messie en écoutant le premier chœur du Gloria ! Tandis que le « Qui tollis », pour double chœur, n’est pas sans rappeler le « Crucifixus » de la Messe en si de Bach.

 

« Et incarnatus est » de la Messe en ut (M. Perssson, Orchestre Philharmonique Royal de Stokholm, dir. J-E. Gardiner)

 

Mozart réalise une synthèse de styles appartenant au religieux comme à l’opéra.

Si l’influence baroque est manifeste dans la Messe en ut mineur, le bel canto italien n’en est pas moins absent comme en témoignent les airs de solistes aussi lyriques que riches d’ornementations vocales. Différents styles se côtoient dans cette œuvre d’une bouleversante force dramatique. Entre une certaine sévérité, une gravité quasi funèbre, des vocalises triomphantes et une vraie tendresse consolatrice, Mozart déploie toute une palette d’expressions. A la déploration, que souligne la sombre tonalité d’ut mineur et un langage harmonique audacieux voire dissonant, répond une touchante sérénité, dont le miraculeux « Et incarnatus est » est sans doute le plus beau témoignage. Dans cet air de soprano tout n’est que douceur et recueillement. Ici, un trio de flûte, hautbois et basson, suggérant une ambiance pastorale, souligne admirablement les vocalises du chant évoquant, avec tant de pureté, la maternité de la vierge. Le climat est celui d’une berceuse, écrite peut-être pour célébrer la naissance imminente du premier enfant du couple. Cette messe grandiose, qui nous saisit d’emblée par la puissance de ses chœurs, est aussi profondément humaine à tel point que semblent s’y rejoindre le sacré et le profane.

 

Laure Mezan

 

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