La Chauve-Souris de Johann Strauss II, la valse faite opérette

Référence absolue de l’opérette viennoise, La Chauve-Souris a d’abord connu de timides débuts avant de s’imposer définitivement. Elle est l’aboutissement de plusieurs années de doutes et de tâtonnements de la part de Strauss qui ne pensait pas être fait pour la voix et le théâtre. Le succès, jamais démenti, de ce tourbillon musical, lui a heureusement donné tort.

 

La Chauve-Souris voit le jour grâce au flair du directeur du Theater an der Wien

Derrière le plus gros succès lyrique de Johann Strauss fils se cache un duo bien connu de l’opéra-bouffe : Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Accompagnateurs des triomphes d’Offenbach avec La Belle Hélène, La Vie Parisienne, La Grande Duchesse de Gerolstein, ou encore La Périchole, ils ont en effet indirectement apporté leur contribution à ce qui est devenu l’une des opérettes viennoises les plus célèbres. Tout remonte à 1872, lorsque les deux auteurs parisiens triomphent au théâtre du Palais Royal avec la pièce Le Réveillon, mettant en scène un homme du monde qui, à quelques heures de son incarcération, festoie chez un prince russe en compagnie de son futur geôlier et de quatre jeunes femmes. Meilhac et Halévy se sont eux même inspirés d’une pièce créée à Berlin quelques années plus tôt, en 1851 : La Prison, du dramaturge autrichien Roderich Benedix. Les échos du triomphe parisien du Réveillon parviennent à Vienne, en particulier à Maximilien Steiner, le directeur du Theater an der Wien, toujours à l’affût d’une bonne affiche. Steiner est convaincu qu’une fois adapté, ce vaudeville fera un excellent sujet d’opérette. Sans hésiter il en achète les droits et en confie la traduction et l’adaptation au dramaturge, Karl Haffner. Mais apparemment le travail d’Haffner n‘est pas à la hauteur des attentes de Steiner, qui se tourne alors vers le librettiste Richard Genée, qui invente l’histoire du déguisement en chauve-souris. Lequel donnera le titre de la pièce.

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Johann Strauss ne s’impose dans l’opérette qu’après plusieurs échecs successifs

En ce début des années 1870, à Vienne, l’opérette est un genre plutôt récent, dont le principal compositeur est Franz von Suppé. Strauss, bientôt cinquantenaire, règne alors sans partage sur la valse, à laquelle il a donné ses lettres de noblesse et une dimension symphonique. Encouragé par Offenbach, lui aussi en pleine gloire, il a bien tenté d’aborder ce genre musical. Les deux compositeurs se sont rencontrés à deux reprises, à Vienne en 1863, puis à Paris quelques années plus tard. Jetty Strauss, son épouse, insiste, elle aussi régulièrement. Mais Strauss est très réticent à écrire pour la voix, ayant en mémoire le cuisant ratage, en 1867, de la première version du Beau Danube Bleu, écrite pour chœur. Maigre consolation : ce n‘est pas la musique de Strauss qui était en cause, mais le texte vraiment indigent. C’est d’ailleurs également le livret qui est responsable des échecs de ses trois tentatives dans le domaine de l’opérette. La première remonte au début de l’année 1871 avec Les Joyeuses commères de Vienne, sur un texte de Josef Braun le librettiste de Franz von Suppé. Le projet n’ira pas jusqu’à son terme, et l’opérette ne sera jamais représentée. Strauss ne se laisse toutefois pas abattre, et crée dans la foulée L’Indigo et les quarante voleurs, sur un livret de Steiner lui-même. Mais le mauvais scénario du Beau Danube bleu se répète : la musique est saluée et le livret décrié. Il en ira de même avec Le Carnaval à Rome, en 1873, sur livret de Braun et de Genée, d’après une pièce de Victorien Sardou. Ces trois expériences auront au moins eu pour mérite de convaincre Strauss que sa réussite dans l’opérette est maintenant liée à la qualité du livret.

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L’histoire rocambolesque et le livret séduisent immédiatement Strauss

Steiner qui attendait le moment opportun, lui propose alors La Chauve-Souris. Strauss est immédiatement enthousiasmé par le livret et par la précision des personnes. Il perçoit toute de suite le potentiel musical de l’aventure rocambolesque de Gabriel von Eisenstein, qui pour avoir giflé un fonctionnaire doit faire quelques jours de prison. Juste avant d’être incarcéré, il part en compagnie d’un ami, le docteur Falke, à une fête donnée par le jeune prince russe Orlofsky. Sa femme Rosalinde, restée seule, en profite pour recevoir Alfred, un ancien amant. Arrive Frank, le directeur de la prison. Interrompant le tête-à-tête entre Rosalinde et Alfred, il embarque ce dernier, pensant avoir affaire à Eisenstein. Pendant ce temps, la fête chez Orlofsky bat son plein. Adèle, la servante des Eisenstein qui a mis les vêtements de sa maîtresse, a rejoint la joyeuse assemblée. Tout comme Rosalinde, déguisée en comtesse hongroise et conviée par Falke, qui veut en fait se venger d’Eisenstein parce que celui-ci l’avait obligé quelques années plus tôt, à traverser la ville sous le déguisement d’une chauve-souris au retour d’un bal masqué particulièrement festif et bien arrosé. Rosalinde se laisse courtiser par son propre mari qui lui remet une montre en gage de son amour. L’histoire se termine au petit matin à la prison, ou Eisenstein a fini par se rendre. Il y voit Alfred dans la cellule qu’il aurait dû occuper, et comprend qu’il a été trompé. Rosalinde, venue faire libérer son amant, sort alors la montre que son mari pensait avoir donnée à la comtesse hongroise. Les masques tombent et tout se termine par une nouvelle fête, dans laquelle est célébrée sa “majesté champagne” !

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C’est Gustav Mahler qui apportera la consécration définitive à La Chauve-Souris

Selon le témoignage de Jetty, Strauss se met aussitôt au travail, et compose jour et nuit, sans quitter son bureau. L’essentiel de la partition est prêt en quarante-deux jours. Les répétitions peuvent commencer en vue de la première fixée au 5 avril 1874. Mais à Vienne l’ambiance n’est plus à la fête. Un an auparavant, le 9 mai 1873, la bourse viennoise a connu un krach dont l’économie peine à se remettre. Il a aussi transformé en échec l’exposition universelle pourtant prometteuse qui s’était ouverte le 1er mai. À cela s’est ajoutée en juillet une épidémie de choléra qui a fait plus de 3000 morts. Sans grande surprise, la première, qui se joue pourtant à guichet fermé, ne reçoit pas l’accueil que Strauss et Steiner étaient en droit d’espérer. Là encore la musique triomphe, certains numéros sont bissés, mais le public viennois qui s’est reconnu dans cette satire d’une société insouciante appartenant pour l’heure au passé, n’a pas franchement apprécié la parodie. Au bout de onze représentations La Chauve-Souris est retirée de l’affiche au profit d’Ernani de Verdi. Le purgatoire ne durera toutefois pas longtemps, puisque l’opérette est rapidement reprise, pour atteindre en fin de saison quarante-neuf représentations. Il faudra malgré tout toutefois attendre le 13 octobre 1894 pour qu’elle connaisse sa consécration définitive. Ce jour-là, Gustav Mahler, tout nouveau directeur musical du Staatsoper fait entrer La Chauve-Souris au répertoire du prestigieux établissement. Strauss assiste à la représentation. Conquis et enthousiaste, il félicite le jeune Mahler pour sa “ direction géniale”, et le remercie de toute l’attention qu’il a portée à sa « vieille Fledermaus ».

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La Chauve-Souris est un tourbillon musical dans lequel la valse mène le bal

La valse tient une place prépondérante dans La Chauve-Souris. Elle est même considérée par certains comme un personnage à part entière. Dès l’ouverture, la qualité d’écriture de Strauss et son inspiration trouvent leur meilleure expression avec, justement, un exceptionnel assemblage de valses. Mais elle n’est pas la danse représentée. La polka occupe elle aussi une place importante, sans compter l’emprunt à la musique populaire hongroise que constitue la czardas que chante Rosalinde à l’Acte II au cours de la fête chez Orlofski. Cette fête, avec son bal, constitue le point central de l’ouvrage. C’est aussi là qu’Adèle chante le célèbre « Mein Herr Marquis ».

L’air « Mein Herr Marquis » d’Adèle (Lucia Popp et l’Orchestre d’Etat de Bavière, dir. Carlos Kleiber)
 

L’œuvre alterne airs, duos et ensembles sur une musique raffinée. C’est ce tourbillon et ce génie musicaux qui vont faire de La Chauve-Souris la référence absolue de l’opérette viennoise. Toutefois Strauss ignorait très certainement qu’elle serait la dernière œuvre qu’il dirigerait. Le 22 mai 1899 elle est en effet programmée pour la Fête du Printemps. Strauss est à la baguette. Il mène l’orchestre et les chanteurs avec fougue et enthousiasme. C’est un triomphe. Mais en rentrant chez lui au bras de sa seconde femme Adèle, il prend froid, et, hélas, meurt quelques jours plus tard, le 3 juin, dans sa soixante-quatorzième année.

 

Jean-Michel Dhuez

 

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