Coronavirus : Les instrumentistes à vent ne sont pas de dangereux propagateurs !

Les instrumentistes à vent sont, avec les chanteurs, les boucs émissaires du monde musical post-confinement. Malgré les résultats rassurants de récentes études, ils font encore peur à bien des organisateurs de concert. Le trompettiste Romain Leleu, la flûtiste Juliette Hurel et le clarinettiste Pierre Génisson nous éclairent sur leur prétendue dangerosité.

 

« La trompette ne projette quasiment pas de particules », selon Romain Leleu

« Une trompette pourrait projeter des postillons jusqu’à 4,5 mètres », a-t-on pu lire dans la presse et entendre à la télévision ! Une distanciation sociale pouvant s’étendre jusqu’à de 12 mètres a même été préconisée ! De quoi faire sursauter et enrager les intéressés. « J’ai été extrêmement blessé par certaines rumeurs qui me paraissent dégradantes et dont nous n’avions vraiment pas besoin en ce moment, alors que nous rêvons tous de revenir sur scène. Comment peut-on affirmer de telles aberrations ? La trompette ne projette quasiment pas de particules ».

 

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« Tout juste constate-t-on un peu de condensation autour de la bouche, mais bien moins qu’une personne en train de parler », nous a confié Romain Leleu. Quant à la clarinette, difficile d’imaginer qu’elle puisse contaminer quiconque : « Son pavillon est orienté vers le bas. Il n’y a aucune projection en l’air puisque tout redescend », nous rappelle Pierre Génissson. « D’un côté, on autorise les footballeurs à jouer en Allemagne et de l’autre, on stigmatise les instrumentistes à vent bien moins concernés par la sueur et les postillons », s’insurge Juliette Hurel.

 

 

L’air exhalé par un musicien n’excéderait pas les 80 centimètres et présenterait un faible danger de propagation virale

Attribuer à l’instrument à vent un facteur de dangerosité en cas de pandémie n’avait, auparavant, quasiment jamais été envisagé. L’idée même de réaliser des études médicales à ce sujet ne semblait, jusqu’ici, guère susciter d’intérêt. Face à l’inquiétude, médecins et musiciens se sont finalement rapprochés dans le cadre d’expériences scientifiques, afin d’évaluer les risques éventuels de contamination.

 

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Et les résultats se révèlent bien moins alarmistes que prévu. Les études menées avec l’orchestre Symphonique de Bamberg, en Allemagne, et le prestigieux Philharmonique de Vienne, en Autriche (dont les conclusions ont été publiées récemment dans un article de Philippe Gault sur le site de Radio Classique) sont unanimes : l’air exhalé par un musicien n’excéderait pas les 80 centimètres et ne présenterait qu’un très faible danger de propagation virale. Des tests réalisés par certains facteurs d’instrument, à l’instar de Buffet Crampon, convergent vers des résultats similaires, nous dit, en outre, Pierre Génisson.

 

 

« L’hélicon serait ainsi l’instrument le plus inoffensif », selon le responsable de la cellule de crise Covid à l’Hôpital Saint-Vincent de Lille

Concrètement, les instruments à vent produisent-ils des aérosols, ces fameuses microgouttelettes susceptibles de transporter le virus ? « A ce jour, la question n’a pas été totalement élucidée. On pourrait comparer les vibrations de l’air dans l’instrument de musique à celle des cordes vocales qui produisent, effectivement, des aérosols. Mais les résultats sont variables et on peut raisonnablement penser qu’en cas de diffusion de particules, celles-ci ne concerneraient qu’un faible périmètre », nous répond le docteur Emmanuel Bartaire, ORL et responsable de la cellule de crise Covid à l’Hôpital Saint-Vincent de Lille.

 

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Ce grand connaisseur des instruments à vent, qu’il pratique également lui-même, vient justement de lancer une enquête préliminaire portant sur les risques encourus actuellement par les musiciens. Selon lui, il convient même de revenir sur bien des idées préconçues circulant autour des mouvements d’air des instruments – et donc de leur éventuelle dangerosité – en fonction de leur puissance sonore : « Plus un instrument est long et gros, moins les molécules d’air sortent à grande vitesse du pavillon. L’hélicon, qui possède plusieurs mètres de tube, serait ainsi l’instrument le plus inoffensif, bien qu’on souffle très fort dedans ! »

 

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Quant à la question de la salive, qui semble également susciter maintes recommandations : « Il faut plutôt parler de condensation, dont l’écoulement ne présente aucun véritable danger de contamination, dans la mesure où il n’y a pas de suspension dans l’air. Qui aurait l’idée d’aller aspirer le liquide qui se déverse de la coulisse d’un trombone ? », tempère-t-il.

 

 

« Il faut savoir sortir de la psychose dès lors que des réponses rassurantes ont été apportées », avertit Romain Leleu

Et pourtant, bien des orchestres préconisent encore une distanciation sociale plus stricte pour les instrumentistes à vent et envisagent même de se passer de leur service à la rentrée, privilégiant, dans un premier temps, des formations uniquement à cordes. « La peur est légitime lorsqu’il est question de souffle, de circulation de ces fameuses et si anxiogènes gouttelettes. Ainsi, a-t-on tendance, aujourd’hui, à se laisser guider par la panique plus que par la raison », constate Pierre Génisson.

 

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« Même si la prudence s’impose encore, il faut savoir maintenant sortir de la psychose dès lors que des réponses concrètes et rassurantes ont été apportées », nous dit Romain Leleu. Tous s’accordent à convenir qu’une distanciation de 1 voire 2 mètres est envisageable pour permettre de préserver les gestes barrières, tout en maintenant une certaine cohésion sonore. Quant à installer des panneaux de séparation entre les instrumentistes, cela s’avèrerait fort gênant. Isoler un musicien n’est pas compatible avec l’esprit de partage et de dialogue qui est celui de la musique de chambre comme de l’orchestre.

 

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Un plaisir avec lequel Juliette Hurel entend bien renouer : « Nous aurons tellement de bonheur à nous retrouver et à jouer ensemble, après tant de frustration, que nos oreilles seront encore plus ouvertes et notre motivation décuplée. Nous serons capables de nous adapter, dans la mesure du raisonnable, et prouverons que nous ne sommes pas aussi dangereux que certains le pensent. »

 

 

Aux Pays-Bas, les instrumentistes à vent doivent recevoir l’aval de la municipalité pour être autorisés à jouer

Aujourd’hui, alors que le virus s’affaiblit, même si la crainte d’une seconde vague hante bien des esprits, la vie musicale reprend timidement dans le monde. Les instrumentistes à vent ne sont pas parmi les plus sollicités mais, fort heureusement, parviennent à bousculer certaines barrières érigées par la peur. Ainsi, le flûtiste Emmanuel Pahud et quelques autres solistes des pupitres de vent de l’Orchestre Philharmonique de Berlin ont-ils participé au si symbolique concert européen donné le 1er mai dernier, à huis-clos et en streaming, sous la direction de Kirill Petrenko.

 

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Dans un même esprit, l’Orchestre de Paris a choisi de convier les vents pour le tout premier concert post-confinement de la Philharmonie de Paris, ce mercredi 27 mai, autour d’un programme wagnérien qui célébrera toute leur finesse et leur splendeur. Juliette Hurel s’apprête, quant à elle, à retrouver ses collègues de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam (où elle occupe le poste de flûte solo).

 

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Après des premières sessions d’enregistrement du « Peer Gynt » de Grieg, en petits groupes séparés de 4 à 5 musiciens, la phalange pourrait se retrouver au complet, au mois de juin, avec son chef Lahav Shani. Aux Pays-Bas, les instrumentistes à vent doivent recevoir l’aval de la municipalité pour être autorisés à jouer. Les villes d’Amsterdam et de La Haye se sont déjà montrées favorables à leur retour sur scène. Les autorités de Rotterdam ne se sont pas encore prononcées.

 

 

« Je me racroche, pour le moment, aux non-annulations », confie Pierre Génisson

Se projeter est devenu une nécessité pour tous les musiciens après de si longues semaines d’arrêt total. Même s’il a réussi à maintenir une certaine pratique instrumentale, Romain Leleu est aujourd’hui en phase de préparation physique et mentale, préalable à son retour sur scène, alors que quelques dates se profilent pour l’été. Des espoirs subsistent, en effet, pour la saison des festivals mais restent encore suspendus aux annonces gouvernementales.

 

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« Je me racroche, pour le moment, aux non-annulations », nous dit Pierre Génisson, dont le confinement a bloqué toute énergie. « Comme beaucoup de mes collègues, l’envie de jouer s’est éteinte dès lors que l’adrénaline du concert et des tournées est retombée et que plus aucun projet ne pouvait la motiver ». L’heure est donc à la remise en forme des muscles, car un instrumentiste à vent, tel un sportif, doit savoir anticiper la reprise de son activité. Et la volonté est bien présente chez ces musiciens aussi inoffensifs sur le plan viral, qu’essentiels à la vie musicale.

 

Laure Mezan

 

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