Coronavirus : le témoignage rare et fort d’Arvo Pärt

Le grand compositeur estonien a toujours été très discret, ses interventions publiques sont très rares. Particulièrement touché par la pandémie de coronavirus, Arvo Pärt a tenu à témoigner dans un entretien à la presse espagnole. Des paroles émouvantes et fortes.

Confinement: « C’est comme un jeûne total pour le monde entier »

C’est au magazine espagnol ABC qu’Arvo Pärt s’est confié au début du mois d’avril, alors que la pandémie de Covi-19 continuait son parcours fatal dans le monde entier. Le musicien estonien, l’un des compositeurs contemporains vivants les plus joués au monde, évoque tout d’abord le rôle que jouent les arts en tant que lien social dans une telle épreuve: « Ce qui se passe dans le monde aujourd’hui nous oblige tous à faire des sacrifices. D’une certaine manière, c’est comme un jeûne total pour le monde entier. Toutes les cultures connaissent le concept du jeûne, ses avantages et son impact. La situation actuelle de maîtrise de soi nous concerne tous, y compris dans le monde des arts, que nous le voulions ou non ».

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« Le coronavirus nous montre que l’humanité est un organisme unique »

Toute l’humanité d’Arvo Pärt s’exprime lorsqu’il est question des leçons à tirer des restrictions imposées et de l’isolement qu’elles provoquent : « Ce minuscule coronavirus nous montre, d’une manière douloureuse, que l’humanité est un organisme unique et que l’existence humaine n’est possible que par rapport à d’autres êtres vivants. La notion de relation doit être comprise comme une maxime, comme la capacité d’aimer. Bien que ce soit vraiment un niveau élevé, peut-être même trop élevé pour un être humain. Notre situation actuelle est paradoxale: d’une part, elle signifie l’isolement, d’autre part, elle nous rapproche. Tout en nous isolant, nous devrions pouvoir – nous sommes même obligés – d’apprécier nos relations dans un petit cercle et de les entretenir. Tout cela, nous devons l’apprendre avant d’attendre, ou même d’exiger, l’amour et la justice du monde entier. D’une certaine manière, le coronavirus nous a tous renvoyés au commencement. Ce n’est qu’après avoir réussi ce test que nous pourrons commencer à réfléchir aux prochaines étapes. C’est un processus très long ».

« Nous savons tous que rien ne sera comme avant » 

Arvo Pärt, lui aussi a connu l’isolement et l’exil lorsqu’il a subi et dû fuir le régime soviétique (en 1980 pour Vienne puis Berlin où il réside). Il est donc particulièrement concerné par la manière dont les notions de liberté et de droits civiques peuvent être affectées lors d’une telle crise: « Jusqu’à présent, nous ne savions pas comment gérer notre liberté de la bonne manière. La sanction pourrait être douloureuse(…) Cette crise créé une situation où tous les problèmes et lacunes possibles sont révélés, et ce à tous les niveaux. Peu importe que nous parlions de faiblesses des systèmes politiques ou sociaux. La crise actuelle n’épargne personne, dans l’état d’urgence, chacun révèle sa véritable valeur, qui ne peut plus être cachée. Personne ne sait comment nous en sortirons, mais nous savons tous que rien ne sera comme avant ».

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Quand on lui demande si la terrible situation actuelle l’inspire au niveau créatif, ou au contraire, le rebute en tant que compositeur, il répond : « L’auteur américain, John Updike, a dit un jour qu’il essayait de travailler avec le même calme que les artisans du Moyen Âge qui décoraient les côtés cachés des bancs avec leurs sculptures, bien que personne ne puisse les voir après l’achèvement. J’essaie, autant que je peux, de vivre selon le même principe ». Fin mars, Arvo Pärt s’est vu décerner le prix « Frontiers of Knowledge Award in Music and Opera » par la BBVA Foundation sise à Madrid.

Philippe Gault

 

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